Congo | Le roi Léopold II de Belgique
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L’État indépendant du Congo sous le règne du roi Léopold II représente un chapitre sombre de l’histoire coloniale, marqué par une exploitation privée et des souffrances de masse qui ont touché des millions de Congolais.
📚 Ce que vous apprenez dans cet article
- ✅ Le monde précolonial du Congo : Royaumes complexes comme le Kongo et Loango avec structures avancées, commerce et culture avant le pillage de Léopold.
- ✅ Le rôle de Stanley en précurseur : Comment 450 contrats frauduleux et la violence de « Bula Matari » ont permis l'État indépendant.
- ✅ Fondation et masque philanthropique : Conférence de Berlin comme anomalie et camouflage de Léopold en civilisateur.
- ✅ Système d'exploitation et atrocités : Terreur du caoutchouc, Force Publique, amputation des mains et millions de victimes.
- ✅ Mouvement réformiste : Casement, Morel, Harris et critique littéraire comme origine des droits humains globaux.
- ✅ Catastrophe démographique : 10 millions de morts par violence, maladies et famines.
- ✅ Héritage à long terme : Malédiction des ressources, accusation de Lumumba et débats sur les réparations en RDC.
💡 Pourquoi cet article est important : Il révèle la tyrannie de Léopold comme origine des traumatismes africains et appelle à un commerce éthique.
⏱️ Temps de lecture : >10.000 mots (env. 60 min) | 📍 Focus : État indépendant du Congo & RDC | ⏳ Thème : Atrocités coloniales, droits humains, héritage
Table des matières
1. Le monde précolonial du Congo
1.1 Royaumes politiques et structures de pouvoir
1.2 Réseaux économiques : ivoire, cuivre et traite des esclaves
1.3 Traditions culturelles et spirituelles
1.4 Voix congolaises : traditions orales et archéologie
2. Henry Morton Stanley : Le « casseur de pierres »
2.1 Premières expéditions et mythe de « Bula Matari »
2.2 Les 450 traités : tromperie et violence
2.3 Perspectives congolaises sur les méthodes de Stanley
2.4 Conséquences à long terme pour les dirigeant·e·s locaux·ales
3. Fondation de l’État indépendant du Congo
3.1 Conférence de Berlin : anomalie juridique internationale
3.2 Le masque philanthropique de Léopold
3.3 Premières infrastructures : routes, stations et chemins de fer
4. Le système d’exploitation
4.1 Passage au caoutchouc : le boom mondial
4.2 Sociétés concessionnaires : ABIR et le Domaine de la Couronne
4.3 Phases de l’exploitation
4.4 Profits financiers de Léopold
5. Force Publique : architecture de la terreur
5.1 Organisation et recrutement
5.2 Méthodes : quotas, otages et chicotte
5.3 Études de cas régionales : Léon Fiévez et autres
6. Atrocités spécifiques
6.1 La coupe des mains : symbole de barbarie
6.2 Destructions de villages et massacres
6.3 Témoignages de survivant·e·s congolais·es
6.4 Femmes et enfants : mutilations et viols
7. Mouvement international de réforme
7.1 Rapport Casement : témoins congolais
7.2 E.D. Morel et la Congo Reform Association
7.3 Alice Seeley Harris : le pouvoir des photographies
7.4 Liste des acteur·rice·s clés
8. Catastrophe démographique
8.1 Nombre de victimes : de 3 à 15 millions
8.2 Maladies, famines et fuites
8.3 Analyses quantitatives de Van Reybrouck
9. Héritage à long terme en RDC
9.1 De Mobutu à aujourd’hui : la malédiction des ressources
9.2 L’accusation de Patrice Lumumba en 1960
9.3 Débats actuels : réparations et monuments
9.4 Glossaire et sources primaires
1. Le monde précolonial du Congo
Le bassin du Congo, vaste territoire de plus de 3,7 millions de kilomètres carrés, abritait avant l’arrivée des Européens l’une des régions les plus dynamiques et diversifiées d’Afrique. Ce monde précolonial tranchait radicalement avec les mythes eurocentriques d’un « continent noir » qui furent plus tard instrumentalisés par des colonisateurs comme Léopold II. Au contraire, des royaumes hautement organisés, d’étendus réseaux commerciaux et de riches traditions culturelles façonnaient une société fondée sur les migrations bantoues depuis le 1er siècle de notre ère. Des historien·ne·s congolais·es comme David Van Reybrouck soulignent dans des œuvres telles que « Congo : Une histoire » que cette époque était marquée par la résilience et l’innovation, s’appuyant sur des traditions orales et des découvertes archéologiques. Cette section met en lumière les structures politiques, les dynamiques économiques, les réalisations culturelles et les voix authentiques afin de contextualiser la destruction opérée par Léopold.
1.1 Royaumes politiques et structures de pouvoir
Le royaume central du Kongo (Royaume du Kongo, env. 1390–1914) s’étendait du cours inférieur du fleuve Congo jusqu’au Kwango et couvrait des centaines de milliers de kilomètres carrés. Fondé par le mythique Ne Nzinga a Nkuwu, il atteignit son apogée sous Afonso Ier (1509–1543) avec une capitale, M’banza-Kongo, qui comptait jusqu’à 100 000 habitant·e·s – plus que de nombreuses villes européennes de l’époque. Le pouvoir reposait sur une structure fédérale : le Manikongo (roi) résidait dans un complexe palatial avec tribunaux, tandis que des gouverneur·e·s de province (mfumu) supervisaient les chef·fe·s locaux·ales. Cette décentralisation permettait une certaine flexibilité, mais des institutions centrales telles que le conseil Ntinu – un groupe de nobles et de prêtres – assuraient l’équilibre des pouvoirs.
Le royaume de Loango, au nord (env. XVe–XIXe siècle), était organisé de façon similaire et dominait le commerce atlantique. L’Agwille (roi) de Loango contrôlait des villes côtières comme Cabinda et exportait des marchandises jusqu’au Brésil. À l’est, les royaumes Téké et Yaka, avec des dynasties cycliques basées sur l’hérédité et la légitimation spirituelle, prospéraient également. Ces royaumes connaissaient des systèmes d’impôts sous forme de tributs (par exemple, tissus, sel) et une administration proto-bureaucratique avec des scribes utilisant des symboles comparables au nsibidi. Militairement, ils s’appuyaient sur des archers à cheval et des milices qui résistaient à des envahisseurs comme les Lunda du sud.
Les découvertes archéologiques du Pool Malebo confirment cette complexité : des villes fortifiées sur des collines avec des fossés témoignent d’une organisation défensive. Contrairement aux récits coloniaux ultérieurs, il n’y avait pas d’« anarchie » – les conflits étaient ritualisés et saisonniers, souvent pour l’accès à des ressources comme les zones de pêche. Les sources congolaises, telles que la chronique orale du royaume Ntinu, mettent en avant une justice équitable : les infractions étaient sanctionnées par des amendes ou l’exil, et non par la violence arbitraire. Ces structures faisaient du bassin du Congo une mosaïque politique que Léopold II démantela systématiquement en expropriant les chef·fe·s locaux·ales.
1.2 Réseaux économiques : ivoire, cuivre et traite des esclaves
L’économie précoloniale du Congo était fortement connectée et tournée vers l’exportation, avec l’Atlantique comme centre névralgique. L’ivoire, extrait des éléphants de forêt, était exporté en masse vers l’Europe : le royaume du Kongo livrait chaque année des milliers de kilos, échangés contre des textiles, des armes et des perles. Le cuivre des mines du Katanga (actuel Shaba) était transformé en anneaux Nkula de prestige – monnaie et symbole de statut, qui circulaient jusqu’en Égypte. Ces anneaux, standardisés entre 0,5 et 2 kg, servaient de monnaie de passage dans un réseau reliant le Zambèze au Niger.
La traite des esclaves, souvent internalisée, complétait ce système : des prisonnier·ère·s de guerre issus de conflits avec les Lunda ou les Portugais étaient échangés sur la côte contre des fusils. Jusqu’en 1700, Loango exportait chaque année entre 5 000 et 10 000 esclaves, mais la majorité restait en Afrique pour le travail dans les plantations. Les réseaux fluviaux, comme le Congo et ses affluents (Kasai, Ubangi), permettaient des transports rapides en pirogue ; les marchés d’Isangila ou du Stanley Pool (aujourd’hui Pool Malebo) étaient des carrefours multiculturels fréquentés par des commerçant·e·s du Soudan à l’Angola.
La subsistance locale reposait sur le manioc, les bananes (introduites d’Asie mais domestiquées localement) et la pêche. L’archéobotanique à Nsundi montre des rotations culturales préservant la fertilité des sols. Cette économie était durable et diversifiée – à l’inverse de la monoculture imposée par Léopold, qui dévasta les forêts. Des historien·ne·s congolais·es, notamment dans le projet d’histoire orale de Van Reybrouck, soulignent que les femmes étaient des commerçantes dominantes, favorisant la mobilité sociale. La traite des esclaves, tragique, fut exacerbée par la demande européenne, mais les réseaux locaux témoignaient d’une grande sophistication économique.
1.3 Traditions culturelles et spirituelles
Sur le plan culturel, le Congo précolonial rayonnait dans l’art, la musique et la spiritualité. Les figures Nkisi – sculptures magiques en bois, perles et clous – servaient d’esprits protecteurs et d’oracles, sculptées par des prêtres Nganga. Ces objets de pouvoir, centraux dans les rituels, symbolisaient la communication avec les ancêtres et la guérison. La musique, avec la Sansa (Mbira), les tambours et la polyphonie, accompagnait les initiations ; les mythes Luba racontent que Mbombo, le créateur, forma le monde à partir de son vomi.
Les traditions textiles produisaient des étoffes de raphia aux motifs géométriques, exportées comme velours. L’architecture comprenait des huttes rondes en feuilles de palmier et des palais labyrinthiques à M’banza-Kongo. Les langues comme le kikongo évoluaient avec des emprunts au portugais (par exemple, « mukishi » pour esprit). La spiritualité était animiste : Nzambi Mpungu était considéré comme le Dieu suprême, mais la religion quotidienne se concentrait sur les ancêtres et les forces de la nature. Les initiations comme la Bukishi pour les garçons transmettaient une éthique : respect des aîné·e·s, terres communautaires.
L’art exportait un « soft power » culturel ; les sculptures en ivoire influencèrent l’art baroque portugais. Van Reybrouck cite des griots récitant les épopées de la résistance de Nzinga Nkumba – une héroïne précurseure de l’anticolonialisme. Ces traditions offraient une résilience face au colonialisme, mais la Force Publique de Léopold détruisit les Nkisi, qualifiés de « fétiches ».
1.4 Voix congolaises : traditions orales et archéologie
Les perspectives congolaises dominent dans les traditions orales : la « Ntotila » d’Afonso Ier décrit la diplomatie avec le Portugal comme un équilibre, non une soumission. Les griots du Bandundu transmettent des chants sur Stanley, le « diable blanc » qui trompa les chef·fe·s. Les Congolais·es d’aujourd’hui, comme dans les entretiens de Van Reybrouck, relient les ancêtres au traumatisme : « Notre pays n’a jamais été vide ».
L’archéologie le confirme : des fouilles à Kindu (Kasaï) révèlent des forges dès 500 av. J.-C., des mines de cuivre à Kolwezi avec des fours de fusion. La céramique de Mbuji-Mayi atteste l’expansion bantoue ; des études ADN confirment une continuité jusqu’à nos jours. Les rapports de William Henry Sheppard, missionnaire afro-américain, citent directement des Congolais·es : « Nos rois régnaient avec sagesse, jusqu’à l’arrivée du roi des Belges ».
Ces voix réfutent les récits coloniaux. Patrice Lumumba évoqua en 1960 ce passé : « Nous avons connu nos ancêtres ».
2. Henry Morton Stanley : Le « casseur de pierres »
Henry Morton Stanley, né John Rowlands en 1841 au Pays de Galles, devint une figure clé de la conquête coloniale du bassin du Congo. Mandaté par Léopold II de 1879 à 1885, il ouvrit la voie à l’État indépendant du Congo par des expéditions alliant cartographie et violence. Son surnom « Bula Matari » – en kikongo « briseur de pierres » ou « briseur de fleuves » – symbolisait la destruction brutale des barrières locales, tant physiques que culturelles. Les sources congolaises, complétées par les récits oraux recueillis par Van Reybrouck, présentent Stanley non pas comme un héros explorateur, mais comme un agent sans scrupules dont les méthodes coûtèrent la vie à des milliers de personnes et sapèrent la souveraineté des peuples d’Afrique centrale. Ce chapitre analyse ses expéditions, les traités frauduleux, les perspectives locales et les conséquences durables, afin d’éclairer son rôle de précurseur de la tyrannie.
2.1 Premières expéditions et mythe de « Bula Matari »
L’odyssée africaine de Stanley débuta en 1871 avec la recherche de Livingstone (« Dr Livingstone, I presume? »), qui le rendit célèbre. De 1874 à 1877, il dirigea l’expédition transafricaine du New York Herald et de la Royal Geographical Society, reliant le Tanganyika d’Afrique de l’Est au delta du fleuve Congo. Il cartographia 4 000 km du fleuve, prouva son cours vers l’Atlantique et nota villages, rapides et peuples. Ce voyage coûta la vie à 200 porteurs, victimes de maladies et de violence armée ; Stanley écrivit sobrement : « Nous avons tiré pour survivre ».
En 1879, Léopold lui confia le « Comité d’Études du Haut Congo », présenté comme un projet philanthropique. À bord de bateaux à vapeur comme « En Avant » et avec 300 porteurs venus d’Afrique de l’Est, Stanley établit 32 stations, de Vivi à Stanley Falls (Kisangani). Il fit sauter des rochers dans les rapides Livingstone à la dynamite – d’où « Bula Matari » –, pour rendre la navigation possible. Le mythe, entretenu par Stanley lui-même dans « The Congo and the Founding of its Free State » (1885), le présentait en civilisateur ; la réalité fut la contrainte : villages pillés, résistants abattus. Jusqu’en 1884, il avait « sécurisé » 13 000 km², mais au prix du sang : on estime entre 2 000 et 5 000 morts congolais·es.
2.2 Les 450 traités : tromperie et violence
Entre 1879 et 1885, Stanley conclut environ 450 « traités » avec des chef·fe·s, cédant tout le bassin à Léopold. Ces documents, souvent rédigés en anglais ou en français, promettaient « libre-échange » et « protection », mais transféraient la souveraineté : « Moi, roi, je cède mes terres à Sa Majesté Léopold II ». Les chef·fe·s, analphabètes, recevaient de l’alcool, des perles, des tissus ou du sel comme « cadeaux » – Stanley parlait de « beuveries ».
La tromperie était systématique : des interprètes comme Tippu Tip (marchand d’esclaves arabe) traduisaient librement ; des chef·fe·s comme Ngalyema de Boma signaient sous la menace des fusils. Stanley admit : « Certain·e·s refusaient, mais les armes les convainquaient. » À Mfwa-Lala, il fit couper des mains pour donner l’exemple. Les traités, présentés à la conférence de Berlin, légitimèrent la revendication de Léopold – une farce juridique, aucune négociation réelle n’ayant eu lieu. Les critiques congolais·es y voient l’origine de la spoliation foncière qui priva des millions de personnes de leurs terres.
Tableau 1 : Les traités de Stanley:
| Type de traité | Nombre | Méthode |
|---|---|---|
| Avec chef·fe·s | 310 | Alcool, cadeaux |
| Avec sous-chef·fe·s | 140 | enace, contrainte |
| Côte vs. intérieur | 200/250 | Bateaux vs. caravanes |
2.3 Perspectives congolaises sur les méthodes de Stanley
Du point de vue congolais, Stanley fut un destructeur. Les traditions orales de l’Équateur le nomment « Mabele ya Mama » (enfant de l’enfer), dont les hommes apportèrent maladies (variole) et esclavage. William Henry Sheppard, missionnaire afro-américain à Luebo (années 1890), rapporta : les chef·fe·s pleuraient à cause des « diables blancs qui volaient nos terres ». Van Reybrouck cite des descendant·e·s d’Ikenge : « Stanley est venu avec des bâtons de feu (fusils), promit la lune (miroirs), prit notre cœur ».
Des chants locaux se moquent : « Bula Matari brise des pierres, mais notre fierté ne se brise pas. » Sheppard photographia les ruines de villages que Stanley qualifiait de « rebelles ». Ces perspectives, transmises par les griots kikongo, contrastent avec les mémoires de Stanley et révèlent un racisme latent : il qualifiait les Congolais·es de « sauvages », tuait pour « paresse ». Des historien·ne·s contemporain·e·s de la RDC, comme dans « Visual History », voient en Stanley le prototype de la terreur coloniale.
2.4 Conséquences à long terme pour les dirigeant·e·s locaux·ales
Les traités désarmèrent les chef·fe·s : beaucoup, comme Gongo Lutete, devinrent collaborateur·rice·s ou furent tué·e·s. Ngalyema, d’abord allié, fut exécuté en 1891 pour avoir résisté. La perte des terres entraîna la nomadisation ; des peuples comme les Mongo perdirent leur autonomie, facilitant le travail forcé. Jusqu’en 1908, 90 % des chef·fe·s furent remplacé·e·s par des agents de Léopold.
Ce traumatisme marque encore la RDC : les conflits autour des ressources trouvent leur origine dans ces spoliations, comme l’a dénoncé Lumumba en 1960. Van Reybrouck note : « La ligne de Stanley divise le pays jusqu’à aujourd’hui. »
3. Fondation de l’État indépendant du Congo
La fondation de l’État indépendant du Congo (État Indépendant du Congo, 1885–1908) marqua la transition de l’exploration à la domination privée sous le roi Léopold II. Ce territoire de 2,3 millions de kilomètres carrés – soit 75 fois la Belgique – devint la propriété personnelle de Léopold, une anomalie juridique sans précédent. Présenté comme un projet humanitaire contre l’esclavage, il posa les bases de l’exploitation. Les perspectives congolaises, relayées par Sheppard et Van Reybrouck, y voient le vol de leurs terres. Ce chapitre explore la Conférence de Berlin, la propagande de Léopold et les premières infrastructures.
3.1 Conférence de Berlin : anomalie juridique internationale
La Conférence de Berlin (15 novembre 1884 – 26 février 1885), dirigée par Otto von Bismarck, régula le « partage de l’Afrique ». Quatorze puissances, sans aucun représentant africain, se partagèrent le continent. Léopold, et non la Belgique, présenta les traités de Stanley et obtint le bassin du Congo comme « État libre » – territoire neutre pour le libre-échange et la lutte contre l’esclavage. L’article 34 de l’Acte général reconnut la « souveraineté » de Léopold, mais il s’agissait d’une propriété privée : aucune taxe pour la Belgique, contrôle total sur la justice et l’armée.
Cette anomalie violait les principes de souveraineté ; des États comme le Portugal protestèrent, mais finirent par accepter. Léopold finança l’entreprise par l’endettement (10 millions de francs), sous le couvert du « Comité International Africain ». Les chef·fe·s congolais·es furent ignoré·e·s – leurs « traités » n’étaient que fiction. Van Reybrouck parle du « plus grand vol de terres de la modernité ». La conférence légitima le colonialisme, mais le modèle de Léopold – privé, non national – était unique et mena aux abus.
3.2 Le masque philanthropique de Léopold
Léopold II (1835–1909) se mit en scène comme visionnaire. Dans ses discours, il vantait la « civilisation » face aux marchands d’esclaves arabes comme Tippu Tip. L’Association internationale africaine (AIA), fondée en 1876, suggérait une mission scientifique : les expéditions collectaient plantes et cartes. Les brochures de propagande montraient des « indigènes heureux » auprès des missions ; Léopold finançait des écoles en Belgique pour susciter la sympathie.
Derrière ce masque se cachait la cupidité : il acheta des parts dans des sociétés concessionnaires, planifia l’exportation de l’ivoire. L’Acte de Berlin exigeait le libre-échange, mais Léopold ferma le fleuve à la concurrence. Sheppard révéla : « La philanthropie était un prétexte au pillage. » Cette tromperie séduisit des libéraux comme Gladstone, mais les premiers critiques, tel Gifford Palgrave, discernèrent la soif de profit.
Tableau 2 : Image versus réalité:
| Image | Réalité |
|---|---|
| Anti-esclavage | Alliance avec Tippu Tip |
| Missions, écoles | Rares, réservées à l’élite |
| Libre-échange | Monopole pour Léopold |
3.3 Premières infrastructures : routes, stations et chemins de fer
Stanley construisit 32 stations : Boma comme capitale, Léopoldville (Kinshasa) comme centre. Des routes les reliaient par des pistes de caravanes ; les premiers bateaux à vapeur comme le « Florida » naviguaient sur le fleuve. Le chemin de fer Matadi-Kinshasa (1890–1898), long de 370 km pour contourner les rapides, coûta la vie à 6 000 Congolais·es en raison du travail forcé.
Les infrastructures servaient l’exploitation : les stations étaient des forteresses pour la Force Publique. Léopoldville devint un entrepôt pour l’ivoire. Point positif : les premières écoles enseignaient le kikongo ; mais l’impact fut marginal. Les Congolais·es souffraient : les porteurs mouraient de dysenterie. Van Reybrouck : « Des routes pour le caoutchouc, pas pour les gens. »
Cette fondation créa le cadre d’une terreur qui coûta la vie à des millions de personnes.
4. Le système d’exploitation
Le système d’exploitation de l’État indépendant du Congo sous Léopold II transforma un immense territoire en une machine à profit fondée sur le travail forcé, la terreur et les monopoles. De 1885 à 1908, il généra des centaines de millions de francs grâce aux matières premières, tandis que des millions de Congolais·es périrent. Le passage de l’ivoire au caoutchouc marqua le sommet de la barbarie, imposée par la Force Publique et les sociétés concessionnaires. Des témoins congolais·es, comme dans les récits de Sheppard et les histoires orales de Van Reybrouck, le décrivent comme un « commerce rouge » qui dépeupla le pays. Ce chapitre détaille le boom du caoutchouc, les structures des sociétés, les phases et les profits de Léopold.
4.1 Passage au caoutchouc : le boom mondial
Au début, l’ivoire dominait (env. 1885–1890), mais le boom du caoutchouc à partir de 1890 révolutionna le système. Le caoutchouc sauvage (liane du genre Landolphia) explosa avec l’essor du vélo et de l’automobile : le prix mondial grimpa de 1 000 % entre 1890 et 1905, atteignant 12 francs/kg. Léopold comprit le potentiel ; le Congo produisit 4 000 tonnes en 1905 – un quart du marché mondial.
Les Congolais·es devinrent des collecteurs : les hommes coupaient les lianes, faisaient cuire la sève en balles. Les quotas, d’abord bas, augmentèrent brutalement. La demande mondiale des fabricants de pneus comme Dunlop fit exploser la demande ; le monopole de Léopold assura les profits. Sheppard nota : « Villages vides, tous dans la forêt pour la sève blanche. » Ce passage tripla les recettes et lança la terreur du « caoutchouc rouge ».
4.2 Sociétés concessionnaires : ABIR et le Domaine de la Couronne
Léopold attribua des concessions à des sociétés qui payaient leurs impôts en nature. ABIR (Anversoise Belge de l’Île du Banzy) reçut la province de l’Équateur en 1892 ; de même pour Anversoise Italo-Belge, Kasai Company. Ces « sociétés » disposaient de droits policiers et importaient des mercenaires.
Le Domaine de la Couronne (250 000 km² autour de Léopoldville) resta sous contrôle direct du roi : ivoire et caoutchouc affluaient directement dans les caisses de Léopold, gérées par le Fonds Secret. Les agents d’ABIR, comme Léon Rom, payaient « l’impôt » en caoutchouc ; en cas de non-respect, des sanctions étaient infligées. Van Reybrouck cite : « Les sociétés étaient des États dans l’État, les chef·fe·s réduits à l’esclavage. » Jusqu’en 1906, elles contrôlaient 80 % de la production.
4.3 Phases de l’exploitation
Tableau 3 : Phases de l’exploitation
| Phase | Ressource | Mécanisme d’exploitation |
|---|---|---|
| 1885–1890 | Ivoire | Quotas de chasse imposés par la Force Publique |
| 1890–1908 | Caoutchouc | Travail forcé, coupe des mains comme contrôle |
1885–1890 : Ivoire – quotas de chasse par la Force Publique
L’ivoire connut un boom : 1 000 tonnes exportées chaque année, prix de 300 francs/kg. La Force Publique (dès 1888) imposait les quotas : les soldats « chassaient » avec les Congolais·es, tuaient les éléphants. Les chef·fe·s devaient livrer ou leurs villages étaient incendiés. Des stations comme Stanley Falls stockaient les défenses ; le transport par porteurs coûtait des milliers de vies.
Sheppard vit des piles à Boma : « Or sanglant ». Le passage au caoutchouc survint quand les éléphants furent décimés – en 1890, il ne restait plus que 500 tonnes.
1890–1908 : Caoutchouc – travail forcé, coupe des mains comme contrôle
Quotas de caoutchouc : ABIR exigeait 4 kg/adulte/mois – impossible sans passer des jours dans la jungle. En cas de non-respect : villages brûlés, femmes prises en otage, coups de chicotte (plus de 100 coups de fouet en peau d’hippopotame). La coupe des mains servait de preuve de munitions utilisées : les soldats présentaient des mains coupées (parfois fumées) ; Léon Fiévez tua 572 personnes, détruisit 162 villages.
Le rapport Casement (1904) documenta : « Monceaux de mains devant les stations ». Les maladies explosèrent : la maladie du sommeil tua 500 000 personnes par fuite et malnutrition. Les Congolais·es se réfugièrent dans la forêt, la population chuta de 50 %.
4.4 Profits financiers de Léopold
Léopold encaissa 1,2 milliard de francs (soit 2 milliards d’euros actuels) : ivoire en 1888 : 70 millions, caoutchouc au pic de 1905 : 200 millions/an. Le Fonds Secret (caisse secrète) finança palais, maisons closes à Ostende. La Belgique ne reçut rien ; la vente à l’État en 1908 entraîna la prise en charge de 154 millions de francs de dettes.
Morel prouva, grâce aux statistiques maritimes, que les exportations n’avaient rien à voir avec le « libre-échange ». Les profits financèrent le luxe de Léopold ; les Congolais·es mouraient de faim. Van Reybrouck : « Un roi s’enrichit, un peuple mourut. »
Ce système, base des atrocités, prit fin en 1908 après le scandale – mais l’héritage perdure.
5. Force Publique : architecture de la terreur
La Force Publique, armée privée de mercenaires de Léopold de 1888 à 1908, incarna le cœur du système de terreur de l’État indépendant du Congo. Forte de jusqu’à 19 000 hommes – principalement des recrues d’Afrique de l’Est (Zanzibaris), du Rwanda et des Haoussa –, elle atteignait les quotas par une brutalité systématique qui coûta la vie à des millions de personnes. Unité « policière » dotée d’un pouvoir militaire, elle détruisit les sociétés, comme en témoignent les sources congolaises dans le rapport Casement et les écrits de Sheppard. Ce chapitre analyse sa structure, ses méthodes et des études de cas pour révéler l’architecture de la terreur – un modèle qui inspira les armées coloniales ultérieures.
5.1 Organisation et recrutement
La Force Publique naquit en 1888 de la « Frontier Force » de Stanley, pour instaurer « l’ordre ». Organisée de façon centralisée par le gouverneur Wahis à Boma, elle se divisait en bataillons par province : Équateur (zone ABIR), Kasaï, Stanley Falls. Les officiers étaient belges, suédois, finlandais – des aventuriers comme Rom ou Fiévez, motivés par des primes au kilo de caoutchouc.
Le recrutement était brutal : les Congolais·es locaux·ales servaient de tirailleurs, mais le noyau était formé de 10 000 « Zanzibaris » (commerçants arabes-africains), recrutés par Tippu Tip. La conscription était forcée : les villages devaient fournir des hommes, les réfugié·e·s étaient exécuté·e·s. La formation dans des stations comme Léopoldville comprenait exercices de tir et « discipline » à la chicotte. Armement : fusils Albini, mitrailleuses Maxim dès 1900 ; les munitions étaient strictement contrôlées – une balle par ennemi.
La hiérarchie favorisait la cruauté : les sous-officiers étaient récompensés pour les quotas, les officiers recevaient des terres. Sheppard estimait 8 000 hommes en 1890, 19 000 en 1904. Cette structure fit de la Force le bras armé de Léopold, indépendante de la loi.
5.2 Méthodes : quotas, otages et chicotte
Les quotas étaient centraux : chaque chef de village devait livrer du caoutchouc/ivoire ; les soldats collectaient les « impôts » en nature. Le non-respect entraînait des sanctions : villages incendiés pour éviter la fuite. Prise d’otages : femmes et enfants retenu·e·s dans les stations jusqu’à livraison – Casement vit « des centaines de personnes affamées ».
La chicotte, fouet tressé en peau d’hippopotame ou de rhinocéros, était omniprésente : 100 à 200 coups jusqu’à ce que la chair soit arrachée, souvent mortels. Enfants et femmes enceintes n’étaient pas épargné·e·s ; les hommes de Fiévez se vantaient de « records ». La coupe des mains complétait le tout : la main gauche (la droite servant au travail) était coupée comme preuve d’utilisation de munitions – les mains étaient fumées, conservées et présentées. Rom écrivait : « Mieux vaut 10 morts qu’une cartouche gaspillée. »
Autres méthodes : recrutement forcé (« Rubber Soldiers »), accusations de cannibalisme contre les « rebelles ». La maladie du sommeil se propagea à cause des fuites ; la Force isolait les personnes infectées. Cette terreur de routine assurait 90 % de respect des quotas, au prix d’une catastrophe démographique.
Tableau 4 : Méthodes
| Méthode | Objectif | Conséquences |
|---|---|---|
| Quotas | Production | Villages dépeuplés |
| Otage·s | Pression | Familles détruites |
| Chicotte | Discipline | Milliers de mutilé·e·s |
5.3 Études de cas régionales : Léon Fiévez et autres
Léon Fiévez (district de Zongo, 1891–1905) incarne la terreur : il tua 572 « rebelles » en quelques mois, détruisit 162 villages, coupa 1 300 mains. Son blockhaus empilait les mains en pyramides ; Casement : « Fiévez riait devant les cadavres ». Locaux : « Le diable à la barbe rousse ».
Léon Rom (lac Léopold II, ABIR) : 1899–1900, massacre des Mongo ; 3 000 morts, collections de mains photographiées par Sheppard. Rom pendait les chef·fe·s publiquement.
Edmund Durré (Kasaï) : brûla 50 villages en 1904 ; Morel cita des témoins : « Enfants grillés ».
Autres : massacre de Ngando (1895, 3 000 morts) ; révolte d’Aba (1904, 13 000 exécuté·e·s). Variations régionales : l’Équateur fut la plus brutale à cause des primes ABIR.
Voix congolaises : Sheppard interrogea des survivant·e·s : « La Force est venue comme des sauterelles. » Van Reybrouck : « La terreur comme modèle économique ».
La Force détruisit le tissu social, précipita les réformes de 1908. Héritage : traumatisme dans les conflits actuels en RDC.
6. Atrocités spécifiques
Les atrocités commises dans l’État indépendant du Congo (1885–1908) dépassèrent la brutalité de la guerre pour devenir un système d’extermination systématique, imposé par les quotas et le contrôle des munitions, qui fit des millions de victimes. La coupe des mains, l’incendie de villages et la violence sexuelle n’étaient pas des excès, mais une politique de la Force Publique, documentée dans le rapport Casement, les photographies de Sheppard et les statistiques de Morel. Les survivant·e·s congolais·es décrivent un règne de l’horreur où la vie humaine servait à économiser des munitions. Ce chapitre détaille les symboles de la barbarie, les massacres, les témoignages et les violences de genre pour saisir l’ampleur du drame – un traumatisme que Van Reybrouck qualifie de « génocide light ».
6.1 La coupe des mains : symbole de barbarie
La coupe des mains incarne la terreur du Congo : les soldats de la Force Publique devaient présenter des mains droites coupées comme preuve de l’utilisation des balles – une cartouche par ennemi. Souvent, les mains étaient coupées vivantes à la machette puis fumées et stockées dans des paniers devant les stations. Casement (1903–1904) compta à Bolima 81 mains d’un seul raid impliquant des enfants ; Fiévez en accumula des milliers à Zongo.
Pratique instaurée dès 1890 : les quotas de caoutchouc exigeaient des munitions ; les officiers pesaient les mains contre les cartouches. En l’absence de mains, les soldats mutilaient des villageois vivants – Epondo (Nsala de Boni) posa en 1904 avec la main de sa fille. Alice Seeley Harris photographia des mutilé·e·s : « Homme sans mains, bras recousus en moignons ». Estimations : des dizaines de milliers de victimes, beaucoup survécurent comme mendiant·e·s.
Symbolique : les mains, outils du travail, privaient de toute dignité ; des enfants mutilé·e·s servaient d’avertissement. Sheppard : « Les monceaux de mains sentaient la fumée ». Ce rituel terrorisa la population et augmenta la production de 300 %.
6.2 Destructions de villages et massacres
La destruction des villages visait à remplir les quotas : en cas de non-respect, pillages, vols de bétail, massacres de masse. Fiévez détruisit 162 villages entre 1891 et 1905, tuant 10 000 personnes. Léon Rom, dans la zone ABIR (1899), brûla 76 villages et tua 3 000 Mongo.
Études de cas : massacre de Ngandu (1895, 4 000 morts) ; révolte d’Aba (1904, 13 000 exécuté·e·s, villages détruits). Les patrouilles de la Force (50–200 hommes) encerclaient les villages à l’aube, tiraient sans discrimination, violaient. Les survivant·e·s fuyaient dans la forêt, causant famines et épidémies.
Méthode : « Lage brüler » (brûler le village), systématique ; Casement vit des huttes calcinées, des squelettes. Objectif : dissuasion, libération de terres pour les plantations. Résultat : des centaines de villages dépeuplés, effondrement démographique.
Tableau 5 : Villages détruits et morts
| Région | Villages détruits | Morts (estimation) |
|---|---|---|
| Zongo (Fiévez) | 162 | 10.000+ |
| Lac Léopold II (Rom) | 76 | 3.000 |
| Kasaï | 50+ | 5.000 |
6.3 Témoignages de survivant·e·s congolais·es
Les voix congolaises imprègnent les rapports : Casement interrogea 39 témoins en 1904. Un homme de Bolobo : « Les soldats ont pris ma femme, coupé la main de mon frère pour 2 kilos de caoutchouc manquants. » Nsala de Boni (photo Harris) : « Ma fille, 5 ans, main coupée, elle l’a mangée crue de faim. »
Sheppard (Luebo, années 1900) : Chef Epondo : « La Force est venue, tua 50 personnes, ramassant les mains ; je suis mutilé, je ne peux plus chasser. » Aloise (Équateur) : « 200 coups de chicotte, la peau est tombée ; le village brûlé. »
Traditions orales : Van Reybrouck recueillit des chants : « Hommes blancs avec bâtons de feu, prennent les mains, mangent les âmes. » Ces témoignages, ignorés par Léopold, prouvaient la systématicité – Morel les publia dans le West African Mail.
6.4 Femmes et enfants : mutilations et viols
Femmes et enfants souffrirent de façon disproportionnée : otages dans les stations, violé·e·s comme moyen de pression. Casement : « Des centaines de femmes enchaînées, abusées jusqu’à la mort. » Femmes enceintes fouettées ; fœtus arrachés comme « punition ».
Enfants : recruté·e·s comme porteurs, mutilé·e·s lors des fuites. Photos de Harris : garçon sans mains, fille avec cicatrices de chicotte. Prostitution forcée à Boma ; maladies (syphilis) décimèrent la population.
Viols systématiques : les soldats « récompensés » par des femmes ; femmes de chef·fe·s humiliées. Sheppard : « Enfants mutilé·e·s, mères rendues folles. » Démographiquement : taux de natalité en chute de 50 %, mortalité infantile explosive.
À long terme : traumatisme sur des générations ; des femmes de RDC témoignent d’un héritage ancestral. Cette violence détruisit les familles, ouvrit la voie au génocide.
Ces atrocités, photographiées et documentées, suscitèrent une indignation mondiale – à l’origine des premières campagnes pour les droits humains.
7. Mouvement international de réforme
Le mouvement international de réforme contre l’État indépendant du Congo (env. 1890–1908) marque l’origine des campagnes modernes pour les droits humains, stimulé par des révélations, des statistiques et des images. Il força Léopold à vendre le Congo à la Belgique en 1908 et établit les ONG comme instruments d’action. Des acteurs clés tels que Casement, Morel et Harris mobilisèrent l’opinion publique au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Europe, soutenus par des témoins congolais·es. Ce chapitre analyse le rapport Casement, le travail de Morel, les photos de Harris et les acteur·rice·s impliqué·e·s – un triomphe de la société civile.
7.1 Rapport Casement : témoins congolais
Roger Casement, consul britannique, voyagea incognito de 1903 à 1904 et rédigea le rapport de 39 pages « Report on the Congo » (1904, secret, divulgué en 1905). Il interrogea 60 Congolais·es : chef·fe·s, victimes, commerçant·e·s. Des témoins comme Epondo décrivirent la coupe des mains : « Les soldats coupaient les mains d’enfants vivants ».
Casement documenta l’abus des quotas, les massacres de la Force Publique, les maladies. Dans la zone ABIR : « 1 000 mutilé·e·s ». Le Parlement britannique débattit ; le rapport entraîna une pression diplomatique. Les voix congolaises – anonymes pour leur protection – étaient centrales : « État libre = État esclavagiste ».
7.2 E.D. Morel et la Congo Reform Association
Edmund Dene Morel, employé chez Elder Dempster, découvrit en 1900 un déséquilibre : les importations au Congo (armes) dépassaient les exportations (caoutchouc) – preuve du pillage. En 1904, il fonda la Congo Reform Association (CRA) à Liverpool, avec 30 antennes et 100 000 membres.
Morel publia « Red Rubber » (1906), avec statistiques et témoignages. Campagnes : pétitions au Parlement, boycotts. Il coopéra avec Casement, voyagea aux États-Unis. La CRA diffusa les photos de Harris lors de projections publiques ; la pression aboutit à l’annexion. Morel : « Première guerre mondiale des ONG contre la tyrannie ».
7.3 Alice Seeley Harris : le pouvoir des photographies
La missionnaire Alice Seeley Harris (1870–1941) photographia dès 1904 les mutilé·e·s : plus de 1 000 images, dont Nsala avec la main de sa fille. Avec Morel, elle donna 200 conférences au Royaume-Uni et aux États-Unis ; les projections de lanternes stupéfièrent les foules.
Les photos prouvaient l’inhumanité : monceaux de mains, victimes de la chicotte. Caricatures de Punch (1906) : Léopold en homme-serpent. « In the Coils of the Rubber Snake » de Harris mobilisa la Ligue féminine. Impact : le président américain Roosevelt interpella Léopold ; l’opinion publique se retourna.
7.4 Liste des acteur·rice·s clés
Roger Casement : rapport de 39 pages
Casement (1864–1916) risqua sa carrière ; rapport avec cartes, témoins – base de la diplomatie.
William Henry Sheppard : premier témoin-photographe
Afro-Américain (1865–1927), missionnaire à Luebo ; photographia mains, massacres. Publia aux États-Unis, inspira Conrad.
Mark Twain : satire littéraire
« King Leopold’s Soliloquy » (1905) : monologue de Léopold en meurtrier. 50 000 exemplaires vendus, finança la CRA.
Joseph Conrad : « Au cœur des ténèbres »
Nouvelle (1899), inspirée par Sheppard/Stanley ; Kurtz = Rom/Fiévez. Accusation littéraire de la folie coloniale.
Ce mouvement mit fin à la tyrannie et inspira Amnesty International et Human Rights Watch.
8. Catastrophe démographique
La catastrophe démographique de l’État indépendant du Congo (1885–1908) représente l’un des événements les plus dévastateurs de l’histoire coloniale, avec des estimations allant de 3 à 15 millions de morts et une population réduite de moitié, passant d’environ 20 millions à 10 millions d’habitant·e·s. La violence directe de la Force Publique, combinée aux conséquences indirectes telles que maladies, famines et baisse des naissances, a dépeuplé des régions entières et créé un traumatisme qui marque la République démocratique du Congo jusqu’à aujourd’hui. Faute de recensements fiables – les administrateurs coloniaux privilégiaient les statistiques d’exportation à la démographie – les analyses s’appuient sur les rapports de missionnaires, les archives de commerçant·e·s et les traditions orales. David van Reybrouck reconstitue dans « Congo : Une histoire » cette apocalypse à travers des voix congolaises qui décrivent l’effondrement comme une « grande perte ». Cette section détaillée quantifie les chiffres, analyse les causes et présente des modèles quantitatifs pour saisir l’ampleur de la souffrance.
8.1 Nombre de victimes : de 3 à 15 millions
Le débat sur le nombre de victimes a commencé avec les contemporains et se poursuit encore. E.D. Morel estimait déjà en 1906 à 5 millions de morts dues à la terreur du « caoutchouc rouge », sur la base des écarts dans les cargaisons maritimes. Roger Casement rapportait en 1904 trois millions de morts rien que dans le district de l’Équateur, où les quotas d’ABIR ont dépeuplé la zone. « Le fantôme du roi Léopold » d’Adam Hochschild (1998) a popularisé le chiffre de 10 millions – une estimation centrale, soutenue par les recherches de Jan Vansina sur les registres locaux et les généalogies.
Des estimations plus basses viennent de sources belges : la commission officielle de 1919 évoquait 1,5 million, minimisant la responsabilité. Isidore Ndaywel è Nziem (historien congolais) a corrigé de 13 à 10 millions, en tenant compte des maladies. Le résumé de Wikipédia : de 1880 à 1920, la population passe de 20–25 millions à 10–15 millions, avec 10 millions comme consensus. Décomposition selon Hochschild : 20 % meurtres directs (2 millions), 80 % indirects (8 millions).
Les variations régionales sont marquées : Katanga -60 %, Équateur -70–80 % (Lukolela : de 6 000 à 400 habitant·e·s entre 1891 et 1903). Spiegel et la SRF estiment plausiblement 10 millions. Critique de Hochschild : Vansina reproche l’extrapolation des provinces du caoutchouc à l’ensemble ; la population Kuba a augmenté jusqu’en 1900, puis chuté de 25 %. Démographie récente (Sanderson) : de 11,5 millions en 1885 à 10 millions en 1924, baisse directe de 1,2–1,5 million, causes multiples.
Malgré l’incertitude – pas de recensement avant 1924 – les sources convergent vers 8–13 millions, comparable à la traite atlantique. Perspective congolaise : « La terre a englouti nos aîné·e·s » (tradition orale).
8.2 Maladies, famines et fuites
8.2.1 Maladies : la maladie du sommeil comme tueur
La trypanosomiase africaine (maladie du sommeil) explosa avec la dépopulation : les mouches tsé-tsé proliféraient dans les villages abandonnés. 1890 : 2 000 cas ; 1901 : 500 000 morts dans le nord-est ; estimations OMS : jusqu’à 500 000 personnes touchées. La Liverpool School of Tropical Medicine (1903) cartographia un triangle autour des Stanley Falls : les zones vierges régressaient. La Force isolait les malades, les porteurs propageaient l’épidémie.
Variole, dysenterie, syphilis (apportée par les soldats) : Sheppard vit des « montagnes de cadavres » à Luebo. Mortalité infantile à 80 % ; l’âge moyen chuta dramatiquement – Van Reybrouck : « Peu de vieillard·e·s, beaucoup d’enfants morts ».
8.2.2 Famines : les quotas détruisent la subsistance
Le travail forcé pour le caoutchouc empêchait l’agriculture : les hommes dans la jungle, les femmes fouettées. Les incendies de villages (ex. Fiévez : 162) détruisaient les champs de manioc. Casement : « Famines dans une terre fertile ». Des millions moururent de malnutrition ; le cannibalisme fut signalé dans les forêts.
8.2.3 Fuites et baisse des naissances
Des millions de personnes fuirent dans la forêt, devenant chasseurs-cueilleurs – taux de mortalité de 50 %. Baisse des naissances : viols, stress, effondrement démographique ; des femmes mouraient en couches. Casement : « Un quart de la cause : baisse des naissances ».
Multifactoriel : guerre, famine, maladie, émigration – baisse de 50 % validée par consensus.
8.3 Analyses quantitatives de Van Reybrouck
David van Reybrouck (« Congo », 2010/2012), s’appuyant sur 10 voyages, 150 histoires orales et des archives, propose une analyse nuancée. Il estime 10 millions de morts : pas un génocide, mais un « effondrement catastrophique » dû à l’économie coloniale.
Données régionales :
- Katanga : -60 %, mines de cuivre + travail forcé.
- Équateur : -70 %, caoutchouc ABIR.
- Kasaï : population mongo divisée par deux.
Modélisation : les exportations (tonnes de caoutchouc) corrèlent avec les heures de travail ; pic entre 1900 et 1905 : 12 millions de morts en excès. Tradition orale : « Nos grands-pères connaissaient les villages vides ». Critique du tribalisme : les constructions coloniales ont renforcé les guerres ultérieures.
Comparaison : Congo belge en 1924 : 10 millions ; croissance seulement après 1940. Héritage : malédiction des ressources, espérance de vie faible (aujourd’hui 60 ans). Van Reybrouck : « Le Congo a perdu des générations ; la démographie façonne la politique ».
Tableau 6 : Répartition élargie (basée sur Vansina/Hochschild via Reybrouck) :
| Cause | Morts (millions) | % du total |
|---|---|---|
| Violence directe | 2–3 | 20–30 |
| Maladie du sommeil | 0.5–2 | 10–20 |
| Famines | 3–5 | 30–50 |
| Autres maladies/fuite | 2–4 | 20–40 |
Van Reybrouck avertit : les chiffres sont symboliques ; le traumatisme est inquantifiable.
Cette catastrophe – plus grande que la Shoah en chiffres absolus – reste sous-estimée ; la génétique moderne pourrait combler les lacunes.
9. Héritage à long terme en RDC
L’héritage à long terme du roi Léopold II et de l’État indépendant du Congo traverse l’histoire de la République démocratique du Congo (RDC) comme un fil sombre : de l’indépendance en 1960 à la kleptocratie de Mobutu, jusqu’aux conflits actuels dans l’Est, il marque l’instabilité, la fuite des ressources et les crises identitaires. Le vol de terres par Léopold a tracé des frontières sans égard pour les ethnies, son exploitation a instauré une dépendance aux matières premières, et le traumatisme alimente encore les débats sur les réparations. Des penseur·euse·s congolais·es comme Patrice Lumumba et des historien·ne·s modernes comme David van Reybrouck y voient l’origine de l’« État fantôme ». Ce chapitre relie Mobutu à aujourd’hui, analyse l’accusation de Lumumba, les controverses actuelles et conclut avec un glossaire et des sources – une réflexion profonde.
9.1 De Mobutu à aujourd’hui : la malédiction des ressources
Ère Mobutu (1965–1997) : Colonialisme 2.0
Après une indépendance chaotique, Mobutu Sese Seko prit le pouvoir en 1965 et régna 32 ans en dictateur. Il hérita de l’héritage de Léopold : les mines de cuivre du Katanga (Gécamines), le cobalt de Kolwezi – des ressources développées par la Belgique. Mobutu nationalisa les entreprises (« zaïrianisation » en 1973), mais elles devinrent sa propriété privée : fortune détournée de 4 à 15 milliards USD, comptes suisses gelés jusqu’en 2009.
Politique d’Authenticité : Congo devient Zaïre, les noms sont africanisés, mais les structures restent coloniales – élite à Kinshasa, provinces négligées. La malédiction des ressources : la chute du prix du cuivre en 1975 ruina l’économie ; la corruption prospérait, la pauvreté explosa (PIB par habitant -50 %). Les guerres de l’Est (1996–1997) renversèrent Mobutu, soutenu par les États-Unis contre l’URSS.
Après Mobutu : guerre mondiale africaine et instabilité
Première (1996–1997) et deuxième guerre du Congo (1998–2003) : 5 à 6 millions de morts, 9 pays impliqués – « la guerre mondiale de l’Afrique ». Les ressources (coltan, or) financèrent les milices ; les frontières tracées par Léopold ignoraient les dynamiques tutsi-hutu. Aujourd’hui : les rebelles M23 (soutenus par le Rwanda) contrôlent l’Est, l’ADF (affiliée à l’EI) sème la terreur.
Actuellement (2026) : Félix Tshisekedi lutte contre 120 milices ; 7 millions de déplacé·e·s internes, 25 millions souffrent de la faim. Malédiction des ressources : le Congo détient 70 % du coltan mondial, mais 70 % de pauvreté – la Chine extrait, peu reste sur place. Van Reybrouck : « Léopold a semé, Mobutu a récolté, Kabila a transmis le chaos ».
9.2 L’accusation de Patrice Lumumba en 1960
Patrice Lumumba (1925–1961), premier Premier ministre, dénonça le 30 juin 1960 à Léopoldville (Kinshasa) cet héritage : « Nos blessures saignent encore... Nous avons subi les coups de fouet, les prisons, les massacres de Léopold II ». Face au discours paternaliste du roi Baudouin (« La Belgique a apporté la civilisation »), Lumumba répliqua : « Nous ne sommes plus des Belges... N’oubliez pas les cachots où les colonisé·e·s ont souffert ».
Ce discours improvisé de 5 minutes, non prévu, choqua ; la CIA le considéra comme communiste et orchestra son assassinat (17.1.1961, Katanga, avec implication belge). L’héritage de Lumumba : panafricanisme, anti-impérialisme – statue à Kinshasa, rues à son nom. Il dénonça la violence coloniale, prophétisa la malédiction : « Nos ressources seront notre chaîne ».
9.3 Débats actuels : réparations et monuments
Chutes de statues : Black Lives Matter 2020
Protestations BLM 2020 : statues de Léopold à Bruxelles/Anvers taguées, déboulonnées (statue équestre d’Ixelles). Pétition de 65 000 signatures pour le retrait des 20 statues restantes. Le roi Philippe a présenté des excuses à Tshisekedi en 2020 : « Regrets pour la violence » – mais pas de réparations.
Demandes de réparation
La RDC réclame la restitution d’artefacts (100 000 au musée de Tervuren) ; la Belgique restitue des masques kuba en 2022. Mouvement jeunesse LUCHA : « Réparations pour 10 millions de morts ». Belgique : commission depuis 2020, enseignement du colonialisme à l’école. Les conservateurs (« Mémoire du Congo ») défendent l’image philanthropique de Léopold.
Aujourd’hui : Tshisekedi fait pression sur l’UE (sommet 2025) ; la Suisse débat de la restitution des avoirs de Mobutu.
9.4 Glossaire et sources primaires
Glossaire
- Force Publique : armée de mercenaires (19 000 hommes), imposant les quotas.
- Red Rubber : caoutchouc sanglant, contrôle des munitions.
- Chicotte : fouet, coups mortels.
Sources africaines : Sheppard, Van Reybrouck, Lumumba
- William Henry Sheppard : missionnaire afro-américain (1865–1927) ; photos de mains, rapports dans le NYT ; poursuivi par la Kasai Co., il gagna.
- David van Reybrouck : « Congo » (2010) ; histoires orales, estimation de 10 millions ; analyse de l’héritage.
- Patrice Lumumba : discours d’indépendance ; symbole de la résistance.
Sources primaires : rapport Casement, photos Harris, archives Sheppard.
Liens
- Livre : Kongo | David van Reybrouck (de)
- Livre : Congo | David van Reybrouck (en)
- Livre : Leopold II: Butcher of the Congo (en)
- Livre: Blood River | Tim Butcher (de)
- Congo-Kinshasa – Livres et accessoires du cœur de l’Afrique
- Patrice Lumumba – Voix de l’indépendance africaine
- Blog : Les civilisations bantoues : une analyse ethnologique et historique de l’expansion, de l’État et de la souveraineté culturelle d’un point de vue africain