Mekatilili wa Menza und die Giriama-Rebellion (1913): Die vergessene Stimme des frühen antikolonialen Widerstands in Kenia

Mekatilili wa Menza et la rébellion des Giriama (1913) : La voix oubliée de la résistance anticoloniale précoce au Kenya

I. Introduction : La redécouverte d’une icône de la résistance côtière

L’histoire de la résistance anticoloniale en Afrique est souvent définie par les figures mondialement reconnues des mouvements nationaux de la fin de l’époque coloniale – des personnalités telles que Mahatma Gandhi ou Nelson Mandela. La rébellion des Giriama au Kenya, dirigée par la prophétesse Mekatilili wa Menza (aussi appelée Mnyazi wa Menza, née entre 1840 et 1860), a toutefois vu le jour dès 1913–1915. Elle constitue un exemple remarquable et précoce de la lutte pour l’autodétermination en Afrique de l’Est. Cette temporalité fait de Mekatilili une figure fondamentale de la phase initiale de la résistance, survenant presque simultanément à l’établissement ferme du pouvoir colonial britannique.

Les Giriama font partie des peuples Mijikenda, installés dans l’arrière-pays côtier du Kenya. Leurs modes de vie et leur résistance sont profondément enracinés dans leurs traditions culturelles et spirituelles. Un aspect central est la vénération des Kaya, forêts sacrées et fortifications qui servaient de centres spirituels, mais aussi politiques. Qu’une rébellion soit menée par une femme âgée et veuve, puisant sa légitimité dans la sagesse spirituelle et les traditions des peuples côtiers, constitue un double défi pour l’historiographie classique : d’une part, le moment précoce du soulèvement, et d’autre part, la direction féminine et spirituelle longtemps effacée des récits post-indépendance du Kenya.

La chronologie de la rébellion des Giriama éclaire une période charnière de la résistance africaine. Elle survient peu après la sanglante répression de la révolte des Maji-Maji (1905–1907) dans la colonie allemande voisine. Ainsi, celle des Giriama représente une phase critique, lorsque la résistance était encore ancrée dans des structures spirituelles et traditionnelles, avant que l'éducation occidentale et la formation de partis politiques centralisés ne viennent marquer les mouvements anticoloniaux des décennies suivantes.

II. Lignes de conflit socio-économiques : L’emprise coloniale

La rébellion des Giriama fut une réponse directe au bouleversement radical et violent de leur ordre socio-économique ancestral, imposé par l’administration britannique d’Afrique orientale.

La destruction de l’ordre traditionnel

La société giriama était traditionnellement organisée de façon décentralisée et ne possédait pas d’autorité politique centrale. Le pouvoir était détenu par les conseils d’anciens, qui prenaient leurs décisions de façon collective. En 1913, le commissaire britannique de district C.W. Hobley décida de transformer les Giriama en une « communauté bien organisée » au service du système colonial. Sous l’impulsion de l’administrateur Arthur Champion, on institua des chefs et des conseils nommés dans 28 nouveaux villages, marginalisant ainsi les conseils traditionnels d’anciens et introduisant une « autocratie du Nouveau Monde ».

Pression économique et érosion culturelle

Le principal litige naquit des exigences économiques des Britanniques : les autorités coloniales considéraient les Giriama comme un important réservoir de main-d’œuvre pour les plantations des colons européens de la côte. Mekatilili wa Menza s’est opposée activement à cette tentative de recrutement forcé, afin de garantir que les hommes restent sur leur terre et participent à la vie communautaire.

Les Britanniques accentuèrent la pression par l’introduction de la « taxe sur les cases » (hut tax), contraignant les Giriama à intégrer une économie monétaire étrangère pour pouvoir s’acquitter de l’impôt. S’ajoutèrent des plans d’expropriation de terres près du fleuve Sabaki. Mekatilili voyait dans ces mesures, appliquées par A. Champion, non seulement une contrainte économique, mais également une « érosion directe de la culture traditionnelle du Kenya ». Ainsi, la résistance des Giriama s’articulait d’abord autour de la défense de leur autonomie économique et de leur mode de vie traditionnel. Il ne s’agissait pas de la création d’un nouvel État-nation politique, mais du rétablissement de l’indépendance originelle.

Les lignes de conflit centrales ayant conduit au soulèvement peuvent être résumées ainsi :

Tableau : Les lignes de conflit de la rébellion des Giriama (1913)

Intervention coloniale Objectif des Britanniques (Arthur Champion)  Revendications des Giriama (Mekatilili)
Travail forcé et recrutement Mobilisation de main-d’œuvre bon marché pour les plantations. Retenir la jeunesse sur la terre ancestrale pour préserver l’économie traditionnelle.
Contrôle politique Substitution des conseils d’anciens par des chefs nommés et dociles (autocratie). Rétablissement de l’auto-gouvernance décentralisée.
Pression fiscale Levée de la « hut tax » pour financer l’administration coloniale. Abandon de la taxe et refus de participer à l’économie monétaire étrangère.
Terre et spiritualité Contrôle des terres près du fleuve Sabaki, ignorance des Kaya. Protection des forêts sacrées Kaya (Kaya Fungo) et autonomie territoriale.

III. De Mnyazi wa Menza à Mekatilili : Transformation spirituelle et politique

Mekatilili, née Mnyazi wa Menza à Mutsara wa Tsatsu (Bamba, aujourd’hui comté de Kilifi), reçut plus tard le nom de Mekatilili (« mère de Katilili ») après la naissance de son fils. Sa résistance profonde contre la domination étrangère trouve son origine dans un traumatisme précoce : elle assista à l’enlèvement de son frère Mwarandu (ou Kithi) par des marchands d’esclaves arabes, instaurant chez elle un sentiment durable de méfiance à l’égard de l’exploitation extérieure.

La consécration culturelle

En tant que femme dans une société patrilinéaire, Mekatilili n’avait normalement pas accès aux fonctions dirigeantes. Son statut de veuve (après la mort de son mari Dyeka) fut cependant déterminant pour son autorité politique : les veuves bénéficient de certains privilèges chez les Giriama, notamment celui de prendre la parole devant les conseils d’anciens et de s’impliquer dans les affaires communautaires. Mekatilili a exploité cet espace culturel pour émerger comme leader et a rapidement rallié de nombreux soutiens.

La danse Kifudu comme Baraza révolutionnaire

Elle construisit son autorité politique sur une légitimité spirituelle, rappelant aux siens la prophétie de Mepoho, qui avait prédit l’arrivée des « étrangers aux cheveux de sisal » (les Britanniques) et la destruction de la culture giriama. Mekatilili fut reconnue comme prophétesse et travailla en étroite collaboration avec le guérisseur traditionnel Wanje wa Mwadori Kola.

Son instrument de mobilisation le plus puissant fut l’utilisation de la danse funéraire sacrée Kifudu : Mekatilili parcourait les villages et convertissait ces danses, réservées d’ordinaire aux funérailles, en rassemblements révolutionnaires (baraza) pour appeler à la résistance et faire prêter serment d’allégeance contre la domination coloniale. Sa capacité à transformer les rituels en mouvement politique de masse fit d’elle une adversaire imprévisible pour le pouvoir colonial. Le fait qu’une femme âgée et veuve mène le mouvement populaire sapait la logique coloniale d’une autorité mâle, centralisée. L’autorité de Mekatilili reposait sur une légitimité spirituelle et traditionnelle (Kifudu, statut de veuve), incompréhensible pour les administrateurs britanniques, mais absolument contraignante pour les Giriama.

IV. L’escalade de 1913 : L’affront à Arthur Champion

La confrontation directe entre Mekatilili et l’administrateur colonial Arthur Champion en août 1913 marqua le début immédiat de l’insurrection. Champion avait convoqué une assemblée publique (baraza) pour contraindre les Giriama à accepter les exigences coloniales, notamment le recrutement des jeunes hommes dans l’armée britannique.

Mekatilili interrompit la réunion et défia Champion publiquement. Elle mit en scène une démonstration symbolique en apportant une poule avec ses poussins. Elle demanda à Champion d’enlever un poussin ; lorsque la mère, furieuse, attaqua Champion, Mekatilili démontra que les Giriama défendraient leur jeunesse avec la même détermination. Champion, humilié, tua la poule d’un coup de feu.

La réponse de Mekatilili fut immédiate et physique : elle administra à l’administrateur une gifle « enflammée ». Cet acte d’humiliation publique d’un haut fonctionnaire colonial par une femme africaine constituait un affront majeur à la hiérarchie raciale et impériale. Les gardes du corps de Champion tirèrent alors sur la foule, tuant plusieurs jeunes. Cet évènement déclencha l’insurrection de Nyere et de Giriama. L’incapacité du pouvoir colonial à accepter le défi symbolique et l’humiliation subie entraîna une riposte militaire brutale.

V. Guerre, expédition punitive et pouvoir du mythe

La réaction britannique consista en une expédition punitive qui infligea d’énormes pertes au mouvement. Les troupes coloniales brûlèrent des villages, tuèrent de nombreux Giriama, bombardèrent les forêts Kaya, cœur spirituel de la communauté – prolongeant ainsi pour la population les traumatismes des époques d’instabilité précolloniale.

Les évasions mystérieuses et le renforcement de la légende

Mekatilili et le guérisseur Wanje wa Mwadori Kola furent arrêtés et exilés loin, à Kisii, dans l’intérieur du Kenya. Pourtant, six mois plus tard, le 14 janvier 1914, ils réussirent à s’échapper de manière mystérieuse. La vieille femme et son compagnon parcoururent à pied plus de 700 à 1.000 kilomètres pour regagner la côte.

Cette prouesse surhumaine — le retour triomphal d’une prisonnière prétendument impuissante sur une distance immense — renforça son statut de cheffe invincible, puisant sa force dans les Kaya. Ce mythe remit en cause le récit colonial d’une domination britannique absolue.

Mekatilili poursuivit la lutte à son retour ; le 16 août 1914, elle fut de nouveau emprisonnée pour sa résistance et cette fois exilée encore plus loin, à Kismayu en Somalie. Elle s’en échappa de manière tout aussi mystérieuse. Les Britanniques, accaparés par le déclenchement de la Première Guerre mondiale, abandonnèrent la poursuite. L’ironie du destin voulut que le conflit mondial permette à Mekatilili de s’affirmer comme une cheffe invincible sur sa terre natale, empêchant la répression impériale immédiate. Elle mourut de mort naturelle, selon les sources entre 1920 et 1925.

Le succès arraché

Si, militairement, les Giriama subirent de lourdes pertes, l’obstination de leur résistance spirituelle aboutit toutefois à une rare victoire politique : sous la pression, les autorités coloniales britanniques assouplirent leur contrôle du territoire giriama. Dès 1919, elles acceptèrent une exigence centrale, spirituelle et territoriale : la restitution de la forêt sacrée Kaya Fungo.

La même année, Mekatilili et Wanje furent libérés et purent retourner dans les zones Kaya, où ils furent officiellement investis comme chef·fe·s des conseils féminins et masculins. Ainsi, la rébellion des Giriama reste l’un des rares conflits anticoloniaux précoces à obtenir une concession politique et spirituelle claire du pouvoir colonial.

VI. L’héritage de Mekatilili et la révision de l’histoire

L’héritage de Mekatilili wa Menza réside dans sa capacité à transformer les mécanismes traditionnels en résistance militante à l’agression impériale. Le récit de ses évasions et de son retour nourrit le mythe de la « Wonder Woman » et « Shujaa » (héroïne) dont la puissance surpasse maintes fois l’autorité britannique. Son plus grand succès fut la défense de la culture traditionnelle giriama et la récupération imposée du Kaya Fungo.

La lacune historiographique

Malgré son rôle précurseur et déterminé, Mekatilili fut longtemps exclue des grands récits nationaux du Kenya. De nombreuses analyses montrent que la place des femmes dans les luttes de libération africaines a souvent été délibérément rendue invisible. Le combat de Mekatilili pour préserver l’autonomie giriama, la culture Kaya et l’économie traditionnelle ne cadrait pas avec le récit ultérieur d’un État-nation kenyan laïc et uni, dominé par des dirigeants masculins venus des hautes terres centrales. Les États postcoloniaux ont eu tendance à marginaliser les résistances ethniquement spécifiques et spirituelles au profit d’un idéal de modernité homogène.

Le rôle pionnier dans le contexte global

La rébellion des Giriama de 1913 précède les campagnes majeures des icônes internationales ultérieures. L’ascension de Gandhi en Inde n’intervient que dans les années 1920, et la lutte politique de Mandela plusieurs décennies après. Mekatilili incarne donc la résistance immédiate et armée de la phase de conquête, radicalement différente de la non-violence à la Gandhi ou des stratégies plus tardives et organisées de Mandela.

La redécouverte de Mekatilili dans les années 1980 par des militantes kényanes fut une étape clé de la réécriture de l’histoire. Elle devint l’icône du mouvement féministe du Kenya, car elle fut la première femme kényane documentée à s’engager publiquement pour le changement social et contre l’administration coloniale.

Aujourd’hui, Mekatilili wa Menza, inhumée à Bungale dans la forêt de Dakatcha, est honorée au Kenya. On lui a érigé une statue à Malindi ; un festival annuel vibrant porte son nom, et sa reconnaissance s’étend à l’international.

VII. Conclusion : Un appel précoce à la liberté

La rébellion des Giriama de 1913, menée par la prophétesse Mekatilili wa Menza, constitue un jalon aussi essentiel que longtemps négligé de l’histoire de la résistance anticoloniale en Afrique orientale. Ce soulèvement fut une combinaison complexe de spiritualité traditionnelle (danse Kifudu, sanctuaires Kaya), d’émancipation politique permise par des marges culturelles (statut de veuve) et de protestation directe et militante contre la destruction de l’autonomie économique et culturelle.

L’histoire de Mekatilili montre que la résistance anticoloniale n’a pas commencé au milieu du XXe siècle, mais qu’elle s’est manifestée dès l’établissement du pouvoir colonial. Bien que défaits militairement, la persévérance des Giriama leur a valu des concessions substantielles de la part des autorités britanniques, dont la restitution du Kaya Fungo en 1919.

Honorer des héroïnes comme Mekatilili wa Menza est essentiel pour saisir l’ampleur et la complexité des luttes africaines pour l’autodétermination, et pour reconnaître les mouvements spirituels et traditionnels comme des précurseurs historiques des indépendances. Mekatilili wa Menza demeure un symbole éclatant du courage et de la résilience des peuples côtiers du Kenya.

Liens

Retour au blog