Muntu et Kalunga : Le cycle éternel – Profondeurs de la cosmologie du Kongo
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1. Introduction : La carte cosmique du Kongo et le cycle de l’existence
La cosmologie des peuples Bakongo, ancrée en Afrique centrale, offre l’un des systèmes les plus complexes et holistiques pour expliquer l’existence, la vie et la mort. Cette vision du monde, magistralement exposée dans les écrits d’éminents savants comme Kimbwandende Kia Bunseki Fu-Kiau, sert de plan fondamental pour comprendre la culture et la société. Au cœur de cette pensée se trouve le principe philosophique selon lequel la naissance, la vie et la mort ne sont pas des opposés définitifs, mais plutôt des phases indissociables d’un cycle naturel et éternel.
Ce processus cyclique est visualisé et conceptualisé à travers le cosmogramme Dikenga, qui symbolise le mouvement du soleil et représente ainsi la transformation du Muntu (l’humain/la force). De la certitude universelle du cycle découle une exigence morale centrale : la nécessité de l’humilité et d’une vie pleine de sens, puisque toute inégalité humaine s’efface finalement dans la mort.
La clé de la fonction de ce cycle éternel est la frontière mystique appelée Kalunga. Elle constitue le seuil qui permet au Muntu de cheminer entre le monde des vivants (Ku Nseke) et celui des ancêtres (Ku Mpémba). Le déplacement du Muntu à travers la ligne Kalunga révèle la compréhension la plus profonde des plus anciennes conceptions africaines des mondes parallèles et de la continuité de l’existence.
2. Muntu : L’essence de l’être et le concept de l’existence duale
Le terme Muntu va bien au-delà de la simple traduction de « humain ». Dans la philosophie bantoue, Muntu appartient à la catégorie des forces (ntu) qui génèrent des phénomènes mentaux et une existence affective, contrairement aux forces modales (Kuntu) ou matérielles (Kintu). Muntu désigne ainsi le sujet sensible, pensant, existant, tandis que Kimuntu décrit l’état d’être humain.
La profondeur philosophique du Muntu réside dans sa capacité à la transformation cyclique, rendue possible par le concept d’unité « âme-esprit » duale, connue sous le nom de mwèla-ngindu. Cette dualité se trouve au cœur de la philosophie Kongo et permet aux Bakongo d’exister et de vivre simultanément dans les deux royaumes – le physique (Ku Nseke) et le spirituel (Nu Mpémba) – au fil des différentes phases de leur vie.
La dissolution du dualisme par le Mwèla-Ngindu
Le concept mwèla-ngindu représente une approche philosophique radicale qui nie la séparation stricte de l’esprit et de la matière, telle qu’elle existe dans de nombreuses traditions occidentales. Si l’âme est par définition duale et peut habiter les deux mondes simultanément, la mort physique perd son caractère définitif. Le Muntu est, par nature, destiné à effectuer des mouvements cycliques.
L’existence dans le royaume des ancêtres (Nu Mpémba) n’est pas une quiétude passive, mais une « pleine existence ». Là, les ancêtres mènent une vie active, se préparant à la prochaine période de Kala (la renaissance). Le monde spirituel n’est donc pas un au-delà statique, mais un espace dynamique de perpétuelle vie et de régénération.
La structure interne du Muntu reflète par ailleurs la symétrie cosmique. Les Bakongo croient que le côté droit du corps incarne le principe mâle, tandis que le côté gauche représente le principe femelle. Cette dualité physique est une microcosmique traduction de la division macrocosmique du cosmogramme Dikenga en Ku Nseke (en haut) et Ku Mpémba (en bas). L’équilibre indispensable des forces spirituelles pour traverser la ligne Kalunga avec succès est donc inscrit dans la structure corporelle et psychique du Muntu.
3. Kalunga : Le seuil mystique et la dynamique du passage
Kalûnga est la métaphore centrale de la liminalité et de la transformation dans la culture Kongo. Étymologiquement, le mot kikongo signifie « seuil entre les mondes ». Il décrit un état qui est littéralement « ni ici, ni là-bas ».
La transformation du feu à l’eau
À l’origine, Kalûnga était considérée comme une force vitale primordiale et ardente, qui initia l’univers et symbolisait la nature solaire et la transformation. Cette ardeur représente l’énergie solaire qui anime tout le cycle Dikenga et permet la création du temps.
Avec le temps, Kalûnga s’est de plus en plus manifestée sous une forme aquatique, représentant le medium du passage. Dans la région du Kongo, elle est localisée comme le nzadi o nzere, le fleuve Congo. Sur le cosmogramme Dikenga, la ligne Kalûnga sépare horizontalement et de manière invisible le monde physique (Ku Nseke) du monde spirituel (Ku Mpemba). Elle sert de voie de transport, acheminant les individus entre les mondes lors de la naissance et de la mort.
Les ancêtres (bakulu) sont étroitement liés à cette frontière. Ils sont considérés comme des esprits habitant des corps d’eau (kalunga, n’langu ou m’bu). Cela souligne que Kalunga n’est pas seulement une ligne de séparation abstraite, mais un champ dynamique de transformation, traversé et animé par les forces ancestrales.
Kalunga comme régulateur de l’équilibre
En tant que zone de puissance liminale, Kalunga est un lieu de densité métaphysique maximale. Le mouvement continu du Muntu à travers ce seuil assure que l’énergie globale de la société reste en flux. D’un point de vue philosophique, cette dynamique est essentielle car la loi universelle précise que « toutes les structures passent par zéro. Elles s’éteignent et renaissent ». Kalunga fonctionne comme le « point zéro » permettant à chaque Muntu de se renouveler spirituellement. Le monde des ancêtres (Ku Mpémba) n’est donc pas une simple destination finale, mais la réserve infinie qui alimente énergétiquement la vie dans Ku Nseke.
4. Le cosmogramme Dikenga : Le voyage éternel du Muntu
Le cosmogramme Dikenga, souvent dessiné en cercle (mbûngi) ou en losange, est le calendrier cosmique suprême et le modèle du voyage éternel du Muntu. La moitié supérieure du cercle représente le monde où brille le soleil et où vivent les vivants (Ku Nseke), tandis que la moitié inférieure incarne le monde des ancêtres (Ku Mpèmba).
La structure cosmique du Dikenga révèle une hiérarchie des priorités : l’existence physique est limitée dans le temps, alors que l’existence spirituelle, qui prend sa source et s’achève dans Ku Mpémba, est l’état primordial et éternel de l’être. La vie du Muntu est déterminée par quatre moments solaires, marquant ses transformations cycliques :
Les quatre moments du Muntu dans le cosmogramme Dikenga
| Phase (Kikongo) | Symbolique | Orientation/Heure du jour | Phase de vie du Muntu | Passage Kalunga |
| Musoni | Aube/germination | Est/fin de nuit | Conception dans le monde spirituel, préparation à la renaissance | Préparation à la traversée ascendante de Kalunga (Ku Nseke) Kala |
| Kala | Lever du soleil/naissance | Nord/jour | Entrée dans le monde physique (Ku Nseke), début de maturité | Passage (de bas en haut) |
| Tukula | Zénith/maturation | Ouest/après-midi | Apogée de la vie physique, acquisition de savoir, puissance et maturité spirituelle | Séjour dans Ku Nseke |
| Luvemba | Couchant/mort | Sud/nuit | Mort physique, entrée dans le monde spirituel (Nu Mpémba/royaume des ancêtres) | Passage (de haut en bas) |
Les phases Musoni et Luvemba se déroulent dans le monde spirituel. Luvemba est la dernière phase, lorsque le Muntu meurt physiquement et rejoint les Bakulu dans Nu Mpémba. Là, porté par son âme duale (mwèla-ngindu), il mène une existence pleine en attendant la prochaine période Kala.
Les ancêtres comme Muntu actifs
Les ancêtres (Bakulu) ne sont pas des esprits passifs. Grâce au mwèla-ngindu, ils conservent leur existence spirituelle dans le monde physique (Ku Nseke). Ils agissent comme des agents spirituels actifs, véhiculant leur puissance du Ku Mpémba afin de protéger et guider les vivants. Ainsi, Kalunga n’apparaît pas comme une barrière hermétique, mais comme une membrane perméable par laquelle transitent continuellement puissance et guidance spirituelles vers la réalité physique.
5. La traversée de Kalunga : Liminalité, Simbi et Bakulu
Chaque passage à travers la ligne Kalunga, qu’il s’agisse de Musoni à Kala (naissance) ou de Tukula à Luvemba (mort), est un acte crucial nécessitant liminalité et direction spirituelle active.
Les guides de ce champ de transformation sont les Simbi (pluriel Bisimbi), les esprits de l’eau. Ils accompagnent les âmes des Bakulu le long de la ligne Kalunga vers le royaume spirituel ou, inversément, escortent les âmes des nouveau-nés vers le monde physique. Leur lien à l’élément aquatique confirme la manifestation aqueuse de Kalunga comme médium du passage.
Ku Mpémba – le royaume spirituel, souvent associé à la couleur blanche (mpémba = blanc/pur) – est la terre de paix et de sagesse, où les énergies vitales sont collectées et préparées. La nécessité de ce rechargement et échange continus reflète la philosophie des forces circulantes (Axé) et du don et contre-don (Ebó) qui soutiennent la vie. La ligne Kalunga n’est donc pas qu’une frontière, mais le centre énergétique qui contrôle le cycle par l’équilibre dynamique des puissances.
6. Transformation dans la diaspora : Kalunga devient l’Atlantique
La transformation la plus profonde et la plus traumatique de la cosmologie Kongo s’est produite avec la traite transatlantique des esclaves. Lorsque les Bakongo furent transportés de force au-delà de l’océan, ils identifièrent la mer (Mbu) à la ligne Kalûnga. L’océan devint le seuil insurmontable et bouleversant entre les mondes.
L’arrivée dans le Nouveau Monde fut interprétée, par les Bakongo asservis, comme une captivité dans le monde des esprits, Ku Mpémba – le pays des morts. Vue sous cet angle, la terre natale (Kongo) représentait le pays des vivants. Le retour n’était possible qu’après la mort physique, par un voyage spirituel sur la voie du soleil couchant.
Souveraineté cosmologique et résistance
Cette recontextualisation radicale de l’Atlantique comme Kalunga fut un acte de résistance spirituelle et d’affirmation de soi. En définissant leur réalité comme le royaume des morts, les esclaves regagnaient une position métaphysique relativisant l’autorité des colons, ces derniers devenant également, dans cette logique, des habitants du royaume des morts. Le plus important était que cette localisation permettait au Muntu de la diaspora d’accéder directement aux puissances suprêmes du cosmos – celles des ancêtres, les plus puissantes en Ku Mpémba.
Cette relecture entraîna, dans la diaspora, des pratiques culturelles et corporelles fascinantes. Au Brésil, la croyance selon laquelle les ancêtres de Kalunga (le royaume des ancêtres) sont inversés par rapport aux vivants de Ku Nseke s’est imposée. Dans les arts martiaux afro-brésiliens, cela a conduit les pratiquant·e·s à s’inverser physiquement afin d’imiter les Bakulu et de puiser davantage de force de l’au-delà ancestral.
7. Palo Monte et Mamá Kalunga : La figure féminine de la liminalité
La cosmologie Kongo sert de fondement à la religion afro-cubaine Palo (Las Reglas de Congo), développée à Cuba aux XIXe et début du XXe siècles, et intégrant des éléments du catholicisme et du spiritisme. La puissance spirituelle centrale du Palo Monte est directement liée à Kalunga et aux esprits des morts.
Mamá Kalunga et la Nganga
Dans le Palo Monte, la ligne Kalunga est souvent personnifiée sous le nom de Mamá Kalunga, un esprit de fertilité fortement associé à la mer, incarnant la frontière entre le monde supérieur et le monde inférieur. Son adoration comme divinité féminine (mère des mers) à Cuba peut être interprétée comme une adaptation stratégique : face à la force destructive de l’océan Kalunga, seule une puissance maternelle semblait à même d’apaiser cette frontière et d’assurer la fertilité et la survie dans les Amériques perçues comme terres de mort.
La pratique rituelle du Palo Monte se concentre sur la nganga, un chaudron qui contient les restes humains (nfumbe) d’un défunt ainsi que d’autres objets rituels. La nganga est une manifestation matérielle de la ligne Kalunga, un lieu où l’esprit du mort (nfumbe) est sollicité pour exécuter les ordres du praticien (Palero). C’est l’application cohérente du principe de Luvemba : le pouvoir acquis par le Muntu lors de son passage dans Ku Mpémba est contrôlé et utilisé par les vivants.
La dualité du Kongo Law
La puissance tirée de la liminalité Kalunga est, d’un point de vue philosophique, duale. Dans le Kongo Law cubain, cela mena au développement de pratiques rituelles distinctes. Les prenda cristiana servaient à la guérison ou à la protection, tandis que les prenda judía étaient souvent associées à la magie de nuisance (hacer mal) et aux tactiques de guerre.
Cette « magie de nuisance » fut la conséquence d’une innovation cosmologique audacieuse visant à détourner la puissance des ancêtres pour neutraliser les mécanismes de défense de toute autre souveraineté (catholique ou ouest-africaine). La capacité d’agir pour le bien comme pour le mal reflète la dualité inhérente du Muntu (mwèla-ngindu) et la neutralité du seuil Kalunga, offrant accès aux deux pôles du pouvoir métaphysique.
8. Conclusion : L’intemporalité de la cosmologie Kongo
La cosmologie Kongo propose une réponse cohérente et intemporelle aux grandes questions de l’existence humaine. La relation entre Muntu (acteur cyclique) et Kalunga (seuil transformateur) établit un système fermé de l’existence, où les mondes parallèles forment une réalité fonctionnelle.
Le caractère cyclique de ce système – symbolisé par le Dikenga et la nécessité de voir « toutes les structures passer par zéro » – fournit un socle philosophique à l’humilité et à l’acceptation de l’impermanence. La philosophie Kongo insiste : la vie et le progrès ne doivent pas être considérés comme un mouvement linéaire et infini, une sagesse trop souvent perdue dans le monde moderne motivé par la croissance exponentielle et la recherche de la perfection.
Le passage du Muntu à travers Kalunga est l’acte central de la continuité. Il ne s’agit pas d’un événement unique ou statique, mais du moteur d’un cycle éternel ramenant la puissance des ancêtres non seulement du passé, mais activement vers le présent, pour soutenir et renouveler la vie en Ku Nseke. La ligne Kalunga est ainsi la clé de compréhension de la vie éternelle des peuples Bakongo.