La Révolution de Bissau : Amílcar Cabral – Le penseur qui a semé la libération
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Amílcar Lopes Cabral (1924–1973) fut bien plus qu’un simple leader anticolonial. Ingénieur agronome, stratège politique, poète et diplomate, son approche intellectuelle de la révolution a inspiré les mouvements de libération du monde entier. Sa vision unissait la réalité concrète de l’agriculture à la profonde signification de la culture et de l’éducation, faisant de lui un génie politique unique.
L’agronome qui a parcouru 60 000 kilomètres pour la révolution
Le parcours atypique de Cabral, de ses études d’agronomie à Lisbonne à la direction de la guérilla, a marqué sa théorie révolutionnaire. Né sur le territoire de l’actuelle Guinée-Bissau, il part en 1945 au Portugal pour étudier l’agronomie. Là, avec d’autres étudiant·e·s africain·e·s, il fonde des mouvements pour s’opposer à la dictature portugaise et au colonialisme.
Il a su fusionner sa compétence technique avec une rare lucidité politique. De retour en Afrique en 1953, il dirige un recensement agricole en Guinée portugaise, parcourant à pied plus de 60 000 kilomètres. Cette expérience inédite lui a permis d’acquérir une connaissance sociologique approfondie des réalités locales, des classifications et de l’exploitation économique – une base essentielle pour la lutte à venir. Cabral était un agronome qui cartographiait l’érosion des sols tout en traçant les chemins de la libération nationale.
L’arme de la théorie : plus intelligent et pragmatique
En 1956, Cabral fonde le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Après le massacre des dockers en grève en 1959, qui démontre l’impossibilité d’une voie pacifique vers l’indépendance, le PAIGC s’engage dans la lutte armée.
La théorie révolutionnaire de Cabral est connue sous le nom de « l’arme de la théorie ». Contrairement aux principes doctrinaires, il élabore sa doctrine de libération à partir de nombreuses expériences personnelles, qu’il systématise à l’aide de méthodes sociologiques. Profondément influencé par le marxisme, il n’en demeure pas moins un innovateur, adaptant ces principes aux réalités africaines spécifiques.
Son objectif n’était pas une « indépendance de drapeau », qui aboutissait souvent à une dépendance néocoloniale. Cabral prônait une libération nationale incluant une décolonisation mentale et des transformations socio-économiques profondes, améliorant durablement la vie des populations. Il soulignait que la lutte – qu’elle soit discussion ou guerre – devait toujours être politique et cohérente, guidée par le parti.
L’éducation comme fer de lance de la libération
Pour Cabral, la lutte contre l’analphabétisme, la peur et l’ignorance était aussi centrale que la résistance armée. Il considérait la culture comme la clé de la libération nationale.
Dans les zones libérées par le PAIGC en Guinée-Bissau, les révolutionnaires ont mis en place un projet socialiste incluant un système éducatif égalitaire. Cette éducation était anticoloniale et centrée sur l’Afrique, visant à éradiquer l’analphabétisme et à offrir une vie culturelle digne à la population.
Cabral a formulé la philosophie de ce projet dès 1951 de manière concise :
« Que ce soit au Cap-Vert ou ailleurs dans le monde, l’éducation est le socle fondamental qui soutient l’œuvre d’émancipation de chaque être humain et la prise de conscience de l’humanité… La question de l’éducation ne peut être dissociée de la question socio-économique. »
Les programmes scolaires dans les écoles du PAIGC étaient axés sur les réalités concrètes des populations africaines, les processus coloniaux à combattre et les stratégies de résistance.
L’héritage : un stratège du dernier recours
Le parallèle avec Ernesto « Che » Guevara que tu proposes met en lumière l’attitude pragmatique de Cabral face à la violence. Pour lui, le recours à la violence n’était qu’un dernier ressort. Contrairement à d’autres leaders qui prenaient immédiatement les armes lorsque la population ne manifestait pas l’enthousiasme révolutionnaire attendu, la stratégie de Cabral était le fruit d’une analyse critique, d’un travail politique approfondi et d’une diplomatie stratégique. Il utilisait la violence de manière sélective pour éviter ou minimiser les dommages collatéraux.
Sa méthode, profondément enracinée dans la réalité sociale des paysan·ne·s, se distinguait de nombreux autres modèles révolutionnaires de son époque. Il a dirigé l’une des guerres d’indépendance les plus réussies de l’histoire africaine moderne, fondée non seulement sur des victoires militaires, mais aussi sur le développement parallèle d’une nouvelle société – avec écoles, hôpitaux et administration propre – dans les zones libérées.
Malheureusement, Cabral n’a pas vécu pour voir le succès de son œuvre. Il a été assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry, en Guinée, moins de neuf mois avant la déclaration unilatérale d’indépendance de la Guinée-Bissau. Cet assassinat, probablement perpétré par un membre dissident du PAIGC, n’a cependant pas éteint la flamme de la résistance. Son combat a largement contribué à la Révolution des Œillets au Portugal en 1974, qui a mis fin à la domination coloniale portugaise en Afrique.
L’héritage d’Amílcar Cabral, penseur révolutionnaire qui considérait la théorie non comme un dogme mais comme un outil d’amélioration de la condition humaine, se perpétue dans les études postcoloniales et chez toutes celles et ceux qui aspirent à une véritable libération profonde.