La fondation de Fès et l’héritage des Idrissides : La houe d’or comme fondement de l’État marocain
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La naissance de la ville de Fès au début du IXe siècle ne marque pas seulement l’édification d’un nouveau centre urbain au Maghreb occidental, mais constitue le tournant décisif dans la genèse de l’État-nation marocain. Sous l’égide d’Idriss II, descendant direct du Prophète Mohammed, la région se transforme d’un mosaïque de confédérations tribales hétérogènes en une entité politique centralisée, puisant sa légitimité dans l’ascendance religieuse et la civilisation urbaine. La fondation de Fès en 808 ap. J.-C. est, dans l’historiographie marocaine – notamment dans l’œuvre classique Rawd al-Qirtas d’Ibn Abi Zar – indissociablement liée à la légende de la « houe d’or » (arabe : Fas). Cet outil ne donna pas seulement son nom à la ville, mais symbolise le passage du nomadisme à un ordre sédentaire et hautement culturel, posant les bases d’un centre spirituel qui attira pendant des siècles des savants de tout le Sahara et du monde islamique.
📚 Ce que vous allez apprendre dans cet article
- ✅ La houe d’or et la fondation de la ville : Pourquoi la légende d’Idriss II et du rituel de la houe d’or est plus qu’un mythe – un acte symbolique qui fait de Fès le noyau originel de l’État marocain
- ✅ Idrissides, Berbères et légitimité chérifienne : Comment l’alliance entre Idriss I/II et les tribus berbères a créé un nouvel ordre politique se distinguant volontairement du califat abbasside de Bagdad
- ✅ Une ville duale sur l’Oued Fès : Comment Madinat Fas et al-‘Aliya se sont développées comme deux rives complémentaires et ce que cette géographie révèle sur le pouvoir, la société et l’administration à l’époque idrisside
- ✅ Migrations de Cordoue et de Kairouan : Quel rôle les exilés andalous et kairouanais ont joué dans l’essor de l’artisanat, du commerce, de l’urbanisme et d’un nouveau centre de savoir
- ✅ Al-Qarawiyyin comme université africaine : Comment Fatima al-Fihriya a fondé à Fès un pôle intellectuel qui deviendra l’un des plus anciens centres d’enseignement du monde islamique et un carrefour des réseaux savants transsahariens
- ✅ Islam, malikisme et État-nation : Comment le rite malékite, la monarchie chérifienne et les institutions de Fès ont ensemble façonné un modèle spécifiquement marocain de religion, de droit et de construction étatique
- ✅ La puissance économique de Fès : Pourquoi les routes caravanes, le cuir « maroquin », les métiers d’art et l’exportation de savoir ont fait de Fès un nœud commercial majeur entre Sahara, Méditerranée et Europe
- ✅ Un héritage durable pour l’identité marocaine : Pourquoi les dynasties successives ont vu en Fès la capitale spirituelle du royaume et comment sa médina, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, continue à préserver « l’âme » du Maroc
💡 Pourquoi cet article est important : Il montre que la fondation de Fès n’est pas seulement l’histoire d’une ville, mais le point de départ d’un modèle civilisationnel marocain autonome – fondé sur une combinaison unique d’autonomie berbère, de légitimité chérifienne, de savoir islamique et de connexions transsahariennes qui marque encore le Maroc d’aujourd’hui.
⏱️ Temps de lecture : 18–22 minutes | 📍 Région : Maghreb, Maroc (Fès) | ⏳ Période : VIIIe–XXIe siècle (focus IXe–Xe siècle)
Le contexte géopolitique et l’exode de l’Est
Pour saisir la portée profonde de la fondation de Fès, il faut examiner le paysage politique et religieux du VIIIe siècle. Après la grande révolte berbère contre la domination omeyyade (739–740 ap. J.-C.), le Maghreb occidental (al-Maghrib al-Aqsa) est de facto indépendant du contrôle direct des califats orientaux. La région est morcelée en plusieurs principautés locales, parmi lesquelles les Barghwata sur la côte atlantique et les Midrarides à Sijilmasa. C’est dans ce contexte de décentralisation qu’Idriss Ier, arrière-petit-fils de Hasan ibn Ali et donc descendant direct du Prophète, trouve refuge à l’Ouest.
Idriss Ier est l’un des rares survivants de la bataille de Fakhkh en 786 ap. J.-C., où les Abbassides réprimèrent violemment une révolte des Alides près de La Mecque. Sa fuite, passant par l’Égypte et Kairouan jusqu’à Tanger puis Walili (l’antique Volubilis), jette les bases de la première dynastie chérifienne du Maroc. L’arrivée de ce réfugié d’Orient est interprétée par les tribus berbères indigènes, notamment les Awraba sous la conduite d’Ishaq ibn Muhammad ibn Abd al-Hamid, comme une volonté divine.
La symbiose entre légitimité chérifienne et autonomie berbère
La proclamation d’Idriss Ier comme imam à Walili en 788 ap. J.-C. est un acte de portée symbolique et politique majeure. Les Berbères Awraba, déjà superficiellement islamisés, voient en lui un porteur de la baraka (bénédiction), dont la lignée le place au-dessus des rivalités tribales. Cette alliance entre un chef arabe charismatique et une base berbère solide crée la stabilité nécessaire à la construction d’un État indépendant, se démarquant consciemment du califat abbasside de Bagdad.
| Souverain | Période de règne (ap. J.-C.) | Résidence principale | Accomplissement clé |
| Idriss Ier | 788–791 | Walili / Madinat Fas |
Fondation de la dynastie ; islamisation des tribus |
| Idriss II | 803–828 | Fès (al-'Aliya) |
Fondation de Fès comme capitale ; consolidation de l’État |
| Muhammad ibn Idris | 828–836 | Fès |
Partage du royaume entre ses frères |
| Yahya Ier | 848–864 | Fès |
Construction des mosquées Al-Qarawiyyin et des Andalous |
L’ère d’Idriss II et le rituel de la houe d’or
Après l’assassinat d’Idriss Ier par un agent abbasside en 791 ap. J.-C., son fils Idriss II lui succède sous la tutelle du fidèle Rashid. Idriss II, dont la mère Lalla Kanza bint Uqba al-Awrabi appartenait elle-même à la tribu Awraba, incarne la fusion du prestige arabe et de l’identité berbère. En 808 ap. J.-C., il décide de transférer la capitale de Walili à la vallée stratégiquement favorable de l’Oued Fès.
La légende de la houe d’or décrit l’acte fondateur comme un événement sacré. On rapporte qu’Idriss II, en traçant les limites de la ville, aurait lui-même entaillé le sol à l’aide d’une houe en or. Le terme « Fas » (houe) devient ainsi l’éponyme de la ville. D’un point de vue historico-critique, ce récit reflète la volonté de présenter la fondation de la ville comme une œuvre de civilisation divinement légitimée. L’or symbolise la pureté et la valeur du leadership chérifien, tandis que la houe représente la transformation productive de la nature en un espace urbain ordonné.
L’organisation spatiale de la fondation de la ville
La topographie de Fès était idéale pour une implantation durable. La région offrait de nombreuses sources d’eau, des plaines fertiles et une protection naturelle grâce aux collines environnantes. La ville ne s’est cependant pas développée comme un bloc monolithique, mais comme une cité duale sur deux rives opposées, reflétant la structure sociale complexe de la première époque idrisside.
- Madinat Fas (rive Est) : Cette implantation fut initiée dès 789 ap. J.-C. par Idriss Ier et servit d’abord de résidence à la population locale et aux premiers soutiens arabes.
- al-‘Aliya (rive Ouest) : Fondée en 808 ap. J.-C. par Idriss II comme résidence administrative et princière, cette partie accueillit la nouvelle garde et la bureaucratie croissante de l’État.
Cette dualité perdura pendant des siècles et ne fut abolie qu’au XIe siècle sous les Almoravides, lorsque Yusuf ibn Tashfin fit abattre les murs séparateurs et relia les quartiers par des ponts.
Le rôle des réfugiés et la transformation urbaine
L’un des facteurs déterminants de l’essor rapide de Fès en tant que métropole fut l’accueil de grandes vagues d’immigrants venus des centres intellectuels et économiques du monde islamique de l’époque : Cordoue et Kairouan. Ces réfugiés apportèrent non seulement du capital, mais surtout le savoir-faire urbain nécessaire pour transformer Fès d’une ville de garnison en un centre de civilisation.
Les Andalous et le quartier des exilés
En 817–818 ap. J.-C., une révolte éclate à Cordoue contre l’émir omeyyade al-Hakam Ier, entraînant l’expulsion d’environ 800 familles. Celles-ci s’installent sur la rive Est, qui prend alors le nom d’‘Adwat al-Andalus (le quartier des Andalous). Les Andalous introduisent une esthétique raffinée dans l’architecture, l’art des jardins et la musique, qui marque encore aujourd’hui l’héritage culturel de Fès. Leur influence fut décisive dans l’introduction de systèmes d’irrigation avancés et de techniques artisanales.
Les Kairouanais et le socle du savoir
Quelques années plus tard, vers 824–825 ap. J.-C., environ 2 000 familles venues de Kairouan (actuelle Tunisie) trouvent refuge à Fès et s’installent sur la rive Ouest, l’‘Adwat al-Qarawiyyin. Si les Andalous étaient réputés pour leur artisanat, les Kairouanais se distinguaient par leur sens des affaires et leur érudition religieuse. Ils établirent de vastes réseaux commerciaux reliant Fès aux marchés de l’Est et aux routes caravanières du Sud.
| Quartier | Origine des habitants | Date de fondation | Caractéristiques |
| Adwat al-Andalus | Cordoue (Espagne) | 817–818 ap. J.-C. |
Artisanat, arts, horticulture, musique |
| Adwat al-Qarawiyyin | Kairouan (Tunisie) | 824–825 ap. J.-C. |
Commerce, sciences, droit, théologie |
Fès comme centre spirituel de l’Afrique : l’Al-Qarawiyyin
L’héritage le plus durable de l’ère idrisside est sans doute la fondation de la mosquée Al-Qarawiyyin en 859 ap. J.-C.. Sa fondatrice, Fatima al-Fihriya, était la fille d’un riche marchand kairouanais. À la mort de son père, elle investit tout son héritage dans la construction de cet édifice, afin de créer un lieu de prière et d’enseignement. Presque simultanément, sa sœur Maryam fonda la mosquée Al-Andalus sur l’autre rive.
L’Al-Qarawiyyin devint rapidement la principale institution éducative du Maghreb et est considérée aujourd’hui comme la plus ancienne université en activité continue au monde. On y enseignait non seulement les sciences religieuses telles que l’exégèse coranique (tafsir) et la jurisprudence (fiqh), mais aussi l’astronomie, les mathématiques, la médecine et la philosophie.
La convergence des savants du Sahara et du Nord
L’attractivité de l’Al-Qarawiyyin dépassait largement les frontières du Maroc. Elle devint un pôle spirituel pour des savants venus de tout le Sahara, prêts à entreprendre de longs et dangereux voyages pour étudier à Fès. Cette mobilité des érudits créa un échange intellectuel qui intégra solidement l’Afrique de l’Ouest (Bilad al-Sudan) au réseau islamique mondial. Des personnalités illustres telles que le géographe al-Idrisi, le philosophe Maïmonide ou l’historien Ibn Khaldoun ont travaillé ou étudié à Fès.
L’historiographie marocaine souligne que l’université servait de centre de débats scientifiques, auxquels participaient parfois même des savants chrétiens et juifs, illustrant l’atmosphère cosmopolite du Fès médiéval. La bibliothèque de l’Al-Qarawiyyin, toujours existante, abrite des manuscrits précieux gardant le savoir de cette époque.
L’affermissement de l’islam et de l’État-nation
L’installation des Idrissides à Fès fut le facteur décisif pour l’ancrage définitif de l’islam au Maroc. Idriss II poursuivit la mission de son père, rassemblant les différentes tribus berbères sous une bannière religieuse commune. L’introduction du concept chérifien – la gouvernance par des descendants du Prophète – créa une légitimité politique transcendant les différences ethniques.
Le passage au malikisme
L’une des contributions majeures des immigrants kairouanais fut l’établissement du rite malikite (madhhab). Le malikisme se distingue par son pragmatisme et la prise en compte des coutumes locales (‘urf), ce qui le rendait particulièrement compatible avec les structures sociales berbères. Cette école juridique devint l’épine dorsale du système judiciaire et administratif marocain, contribuant fortement à la stabilité et à l’unité de l’État.
L’historien marocain Abdelhadi Tazi souligne dans ses travaux que le lien entre la monarchie chérifienne et le rite malikite définit la « voie marocaine » – un modèle associant les constantes religieuses à l’indépendance politique vis-à-vis de l’Orient.
Puissance économique par le commerce et l’artisanat
La fondation de Fès ne fut pas seulement un projet religieux et politique, mais aussi une nécessité économique. La ville se trouvait au carrefour des grandes routes caravanières transportant l’or des régions au sud du Sahara vers la Méditerranée. Fès devint le principal marché pour l’échange d’or, de sel, d’esclaves et de produits en cuir.
Dès ses débuts, Fès développa un artisanat hautement spécialisé. Les tanneries de Chouara, qui caractérisent encore aujourd’hui la ville, témoignent d’une longue tradition de travail du cuir, dont les produits, sous le nom de « cuir de Maroc », acquirent une renommée mondiale. La ville comptait des centaines de moulins à grains, actionnés grâce à l’utilisation habile des cours d’eau de l’Oued Fès.
| Secteur économique | Produits / services | Importance pour Fès |
| Commerce à longue distance | Or, ivoire, sel |
Contrôle des routes transsahariennes
|
| Artisanat | Cuir (maroquinerie), textiles, céramique |
Exportation vers tout le Maghreb et l’Europe |
| Agriculture | Céréales, olives, agrumes |
Approvisionnement de la population urbaine croissante |
| Enseignement | Diplômes, certificats (ijaza) |
Exportation de savoir et de savants |
Pertinence historique et impacts à long terme
La fondation de Fès par Idriss II en 808 ap. J.-C. a posé les bases de ce que l’on appelle aujourd’hui l’identité marocaine. La ville fut la première tentative d’organiser un gouvernement central hors du système tribal berbère traditionnel. Bien que la dynastie idrisside ait disparu au Xe siècle sous la pression des Fatimides et des Omeyyades, le modèle d’État chérifien créé par elle a perduré.
Chaque dynastie marocaine ultérieure – des Almoravides aux Alaouites actuels – a vu en Fès un centre incontournable de légitimité. Les Mérinides, qui firent de Fès leur capitale au XIIIe siècle, développèrent la ville dans toute sa splendeur et fondèrent les célèbres madrasas pour institutionnaliser la tradition éducative des Idrissides.
Fès, gardienne de l’âme marocaine
À l’époque moderne, Fès est souvent qualifiée de « capitale spirituelle » du Maroc. Cette appellation n’est pas exagérée, mais résulte d’une histoire millénaire qui commence avec Idriss II et sa houe d’or. La ville a su préserver sa profonde personnalité tout en s’ouvrant à la modernité. L’inscription de la médina de Fès (Fès el-Bali) au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1981 souligne la portée universelle de cette cité comme réservoir du savoir humain et de l’excellence artisanale.
En résumé, l’installation d’Idriss II à Fès n’a pas seulement consolidé l’islam dans la région, mais a lancé un projet de civilisation qui a défini le Maroc comme État-nation indépendant. Fès est devenue le phare du savoir pour toute l’Afrique et est restée le lieu où, au fil des siècles, se sont croisés les destins de rois, de savants et d’artisans. L’héritage des Idrissides perdure dans les ruelles sinueuses de la médina, dans l’appel du muezzin de la Qarawiyyin et dans l’unité religieuse et culturelle profonde du pays.