Wachs, Gold und der Geist der Untersuchung | Kritische Analyse der äthiopischen Literatur und ihrer Rezeption in der Schweiz

La Cire, l'Or et l'Esprit d'Enquête

Analyse critique de la littérature éthiopienne et de sa réception en Suisse

La littérature éthiopienne représente l'une des traditions écrites les plus anciennes, les plus denses et les plus complexes du continent africain. Pourtant, en dehors des cercles universitaires spécialisés, elle demeure largement méconnue du grand public européen. Pour la Suisse, pays caractérisé par sa structure fédérale, son plurilinguisme et sa sensibilité intrinsèque à la traduction comme outil de cohésion et de transfert culturel, la trajectoire des lettres éthiopiennes offre un miroir d'une pertinence singulière. De la sacralité de la langue guèze classique à la subversion urbaine de l'amharique moderne, la création littéraire en Éthiopie s'articule autour d'une tension constante entre la préservation de la mémoire historique, la résistance politique et une esthétique codée de l'ambiguïté.

Cette étude se propose d'analyser les dynamiques internes de cette littérature en s'appuyant rigoureusement sur les travaux de chercheurs africains et d'institutions académiques du continent, tout en évaluant de manière critique les canaux et les asymétries de sa réception au sein des espaces francophone et germanophone de la Confédération helvétique.

Ce que vous apprendrez dans cet article

  • Les profondes racines historiques de la littérature éthiopienne: Pourquoi l’Éthiopie possède l’une des plus anciennes traditions écrites d’Afrique, des textes en guèze aux romans modernes en amharique et en anglais.
  • Du guèze à l’amharique moderne: Comment la littérature éthiopienne est passée des manuscrits sacrés et chroniques royales à la presse, au roman, au théâtre et aux écritures de la diaspora.
  • Zara Yacob et le Hatata: Pourquoi ce traité philosophique du XVIIe siècle est considéré comme un texte majeur du rationalisme africain, et comment sa paternité a longtemps été contestée par des lectures coloniales.
  • Sem-enna-werq – « la cire et l’or »: Comment fonctionne ce principe poétique de double sens et pourquoi il est devenu un outil essentiel de critique, de dissidence et de subtilité littéraire en Éthiopie.
  • Poésie patriotique et mobilisation politique: Comment proclamations impériales, oralité rythmée et rhétorique publique ont contribué à construire la légitimité politique en temps de crise.
  • Les grands romans de la modernité: Ce que des œuvres comme Fiqir Iske Meqabir et Les Nuits d’Addis-Abeba révèlent sur le féodalisme, l’urbanisation, la violence sociale et les ruptures esthétiques.
  • Diaspora, langue anglaise et visibilité mondiale: Pourquoi des auteurs comme Maaza Mengiste ou Dinaw Mengestu écrivent en anglais, et comment cela transforme la circulation internationale de la littérature éthiopienne.
  • La réception en Suisse: Pourquoi la littérature éthiopienne est davantage visible en Suisse romande qu’en Suisse alémanique, et quel rôle jouent la traduction, l’édition et les institutions culturelles.
  • Pour aller plus loin: Quels livres, auteur·rices, articles de blog et collections thématiques permettent d’explorer plus en profondeur la littérature, l’histoire et la pensée éthiopiennes.

Pourquoi cet article est important : La littérature éthiopienne ne constitue pas un simple objet périphérique des études africaines. Elle ouvre un espace intellectuel autonome entre tradition écrite, philosophie, résistance politique et complexité linguistique, tout en révélant les déséquilibres persistants de la réception littéraire en Europe et en Suisse.

📍 Région : Éthiopie, Suisse & diaspora | ⏳ Focus : histoire littéraire, philosophie, traduction, réception & médiation culturelle

Les sources africaines et l'historiographie littéraire : Éclairages d'Addis-Abeba et d'AJOL

Pour appréhender l'évolution des lettres éthiopiennes sans biais eurocentrique, il est indispensable de se référer aux recherches menées par le Département d'Amharique, de Littérature et de Folklore de l'Université d'Addis-Abeba (AAU), ainsi qu'aux revues indexées sur la plateforme African Journals OnLine (AJOL). Ces travaux démontrent que l'alphabétisation et l'écriture sont ancrées dans l'antiquité éthiopienne, bien que la transition vers une littérature moderne et profane ait été ralentie par des obstacles structurels majeurs tels que la censure étatique rigoureuse, l'absence de maisons d'édition professionnelles et les coûts prohibitifs de l'imprimerie.

Les historiens de la littérature éthiopienne distinguent traditionnellement trois grandes périodes linguistiques et thématiques. Le tableau ci-dessous synthétise ces grandes transitions, de la sacralité médiévale aux expressions globales de la diaspora contemporaine :

Époque et Langue Caractéristiques Littéraires Fonctions Sociales et Thèmes Majeurs Exemples d'Œuvres Fondatrices

Période Aksumite et Salomonide (v. 300 - XIXe siècle)


Langue : Guèze (Gəʿəz)

Littérature manuscrite, essentiellement ecclésiastique, poésie liturgique (Qene), hagiographies et chroniques royales.

Légitimation théologico-politique de la dynastie impériale, préservation des dogmes orthodoxes, traduction de textes théologiques de l'arabe et du grec.

Kebra Nagast (La Gloire des Rois)


Fetha Negest (Loi des Rois)


Le Livre d'Enoch (préservé uniquement en guèze)

Émergence de la Modernité (1855 - 1974)


Langue : Amharique

Naissance de la presse écrite (A'emro), du roman réaliste et du théâtre moderne profane.

Didactisme moral, patriotisme, dénonciation de l'organisation féodale rurale, traumatismes liés à l'occupation italienne (1936-1941).

Ləbb Wallad Tarik (Afeworq Gebre Eyesus, 1908)


Fabula (première pièce de théâtre, Takla Hawariat, 1910)


Fiqir Iske Meqabir (Haddis Alemayehu, 1966)

Période Révolutionnaire et Contemporaine (1974 - Présent)


Langues : Amharique, Anglais, Oromiffa, Tigrigna

Littérature engagée, essor du naturalisme urbain, poésie contestataire et romans de la diaspora.

Satire politique du régime militaire (Derg), mémoires de la révolution de 1974, crise d'identité de l'exil et critique du néocolonialisme.

Oromay (Baalu Girma, XXe siècle)


Les Nuits d'Addis-Abeba (Sebhat Gebre-Egziabher, 2004)


The Shadow King (Maaza Mengiste, 2019)

Les recherches publiées dans l'AHR (Abraka Humanities Review) et l'EJOSSAH (Ethiopian Journal of the Social Sciences and Humanities) mettent en lumière l'importance de la rhétorique orale dans la construction de la légitimité politique. Une analyse textuelle comparée des Kǝtät Awaj (proclamations impériales de mobilisation militaire) révèle comment les empereurs éthiopiens, notamment Menelik II en 1895 lors de l'invasion italienne et Haile Selassie Ier en 1935, utilisaient des structures persuasives complexes. Ces proclamations, rythmées par le battement du Nägarit (tambour royal), ne constituaient pas de simples ordres administratifs, mais de véritables performances littéraires combinant le devoir religieux orthodoxe, la souveraineté patriotique et la promesse d'approvisionnement logistique en armes et en nourriture.

Sur le plan formel, la poésie patriotique composée à la veille de l'occupation italienne par des auteurs tels que Agegnehu Engida, Yoftahe Nigussie et Walda Giorgis Welda Yohannis a jeté les bases d'un engagement civique qui a permis d'émanciper la littérature amharique de son cadre exclusivement moralisateur et ecclésiastique.

La pensée rationaliste éthiopienne : Le débat décolonial autour du Hatata de Zara Yacob

L'un des chapitres les plus denses et les plus controversés de l'histoire intellectuelle africaine concerne l'œuvre de Zara Yacob (1599-1692) et de son disciple Walda Heywat (1580-1650). Connu sous le nom de Hatata (terme guèze signifiant « enquête » ou « investigation approfondie »), ce traité philosophique rédigé en 1667 propose une méthode de pensée rationaliste fondée sur l'examen critique des croyances par la lumière de la raison naturelle, appelée ləbbuna.

Pendant près d'un siècle, la paternité de cette œuvre a fait l'objet d'un débat académique intense. En 1920, l'orientaliste italien Carlo Conti Rossini a soutenu que le Hatata était un faux habile conçu par le missionnaire capucin Juste d'Urbin au milieu du XIXe siècle. Cette thèse, largement influencée par les théories raciales et l'idéologie coloniale italienne de l'époque, postulait qu'une philosophie de type rationaliste et cartésienne ne pouvait pas avoir émergé de manière endogène en Afrique subsaharienne au XVIIe siècle.

Cependant, les recherches contemporaines menées par des universitaires africains et internationaux — notamment Fasil Merawi de l'Université d'Addis-Abeba, Binyam Mekonnen et Eyasu Berento — ont permis de déconstruire cette approche coloniale en démontrant la profonde inscription du texte dans la culture et la théologie éthiopiennes. Eyasu Berento souligne la dialectique entre l'« exceptionnalité » du texte et sa « situation » historique. Bien que la critique des religions révélées formulée par Zara Yacob soit radicale, sa méthode de questionnement s'enracine directement dans la tradition herméneutique de l'Église orthodoxe éthiopienne, en particulier dans la méthode d'exégèse biblique Andemta.

De plus, Binyam Mekonnen inscrit cette démarche critique dans la lignée des mouvements de réforme théologique autochtones plus anciens, tels que celui des Däqiqä Esṭifanos (les stéphanites) au XVe siècle, démontrant que l'Éthiopie possédait une tradition établie de dissidence intellectuelle. Le tableau suivant met en regard les structures conceptuelles de l'enquête de Zara Yacob avec celles de son contemporain occidental René Descartes, illustrant la modernité précoce et la radicalité éthique de la pensée éthiopienne :

Critères d'analyse Zara Yacob (Éthiopie, 1599-1692) René Descartes (France, 1596-1650)
Contexte d'émergence

Retraite forcée et isolement de deux ans dans une grotte de la vallée de la Takkaze pour fuir les guerres de religion civiles déclenchées par la conversion forcée de l'empereur Susenyos au catholicisme.

Retraite volontaire dans un « poêle » en Allemagne, fuyant le tumulte social pour reconstruire le système des sciences.

Point de départ méthodologique

Le doute théologique face aux contradictions insolubles des confessions chrétiennes, de l'islam et du judaïsme.

Le doute hyperbolique visant à rejeter toutes les opinions reçues pour trouver une vérité indubitable (Cogito).

Règle de vérité (Ləbbuna / Raison)

Dieu a doté l'être humain de l'intelligence (ləbbuna) comme d'un filtre pour discerner la vérité du mensonge historique.

La raison ou « bon sens », chose du monde la mieux partagée, guidée par des idées claires et distinctes.

Portée éthique et sociale

Radicale et inclusive : critique directe de l'esclavage, rejet de l'ascétisme monastique obligatoire, affirmation de l'égalité absolue homme-femme et condamnation de la misogynie de la loi mosaïque.

Conservatrice : maintien d'une morale par provision, soumission apparente aux lois et coutumes de son pays, soutien aux autorités religieuses et politiques établies.

 

La poétique du secret : Le mécanisme du Sem-enna-werq

Pour apprécier la complexité stylistique des romans et de la poésie modernes en amharique, les critiques littéraires africains rappellent constamment la nécessité de maîtriser le procédé du sem-enna-werq (littéralement « la cire et l'or »). Ce dispositif d'ambiguïté systématique trouve son origine dans le qene, un genre d'improvisation poétique orale enseigné dans les écoles traditionnelles de l'Église orthodoxe (qene bet).

La métaphore de l'orfèvrerie illustre parfaitement le fonctionnement de cette figure de style :

  • La cire (sem) représente la forme extérieure, le sens littéral et évident de la phrase.
  • L'or (werq) constitue le noyau précieux, le sens caché et profond, qui n'est révélé qu'une fois la cire fondue, c'est-à-dire après une déconstruction sémantique et phonétique de l'énoncé.

L'amharique se prête admirablement à ce jeu grâce à la flexibilité de ses racines verbales sémitiques et à la possibilité de modifier le sens d'un mot par la simple gémination (prolongation de la prononciation) d'une consonne. Par exemple, selon l'accentuation phonétique appliquée à la syllabe centrale, le terme belew peut signifier de manière anodine « dis-le lui » (la cire) ou, de façon beaucoup plus agressive, « frappe-le » (l'or). De même, la phrase poétique be-sheeta peut désigner une odeur agréable ou, si l'on accentue la consonne, une maladie mortelle consumed par les convives.

Dans son étude anthropologique classique Wax and Gold (1965), Donald Levine a démontré que ce double langage dépasse le strict cadre de la poésie pour devenir un véritable mode de communication et une stratégie de survie sociale au sein de la culture amhara. Sous les régimes autocratiques successifs qu'a connus l'Éthiopie, le sem-enna-werq permettait aux écrivains de flatter publiquement les figures d'autorité tout en transmettant à leur électorat des satires, des critiques politiques ou des insultes déguisées qu'aucune censure ne pouvait formellement interdire.

Les poètes contemporains soulignent que la poésie moderne reste un « mélange brûlant » de cette tradition hermétique ecclésiastique et de revendications séculières contemporaines contre la corruption ou la famine.

Les monuments romanesques et la rupture réaliste : De l'ordre féodal à la subversion urbaine

L'essor de la prose narrative au XXe siècle est marqué par deux œuvres monumentales qui illustrent la capacité du roman amharique à opérer des ruptures esthétiques et politiques majeures. Ces deux chefs-d'œuvre, aujourd'hui traduits en français, permettent au lectorat helvétique d'appréhender les tensions internes de la société éthiopienne.

« L'Amour jusqu'au tombeau » de Haddis Alemayehu : L'autopsie du système féodal

Publié en 1966 sous le titre original Fiqir Iske Meqabir, ce roman de Haddis Alemayehu (1910-2003) est considéré par la critique africaine comme le jalon le plus important de la littérature moderne en amharique. L'intrigue met en scène la romance contrariée entre Bezabeh, un jeune tuteur d'origine paysanne modeste mais hautement instruit dans l'art poétique de la cire et de l'or, et Seble-Wengel, la fille de Fitawrari Meshesha, un seigneur féodal ultra-conservateur de la province rurale du Gojjam.

Au-delà de la tragédie romantique, Haddis Alemayehu réalise une critique sociale d'une rigueur politique exceptionnelle. Le roman dépeint l'asymétrie totale et la fracture qui séparent les nobles terriens des paysans exploités. L'apogée du récit se matérialise par une révolte de paysans-tenanciers contre l'arbitraire du seigneur Meshesha. De manière hautement symbolique, le meneur de la révolte choisit de ne pas exécuter le noble capturé, mais de le présenter vivant devant un tribunal provincial pour l'exposer à la dérision publique, inversant ainsi le rapport de force traditionnel.

En 1974, la revue Le Monde diplomatique qualifiait cette œuvre d'« unique livre politique jamais écrit dans le pays ». Sa diffusion massive a été rendue possible sous le régime du Derg grâce à une mémorable lecture radiophonique quotidienne par l'acteur Wegayehu Nigatu, touchant un peuple majoritairement illettré et préparant les esprits aux réformes agraires révolutionnaires. L'œuvre a été magistralement traduite en français par le lexicographe Constantin Kaïteris en 2021.

« Les Nuits d'Addis-Abeba » de Sebhat Gebre-Egziabher : Le naturalisme des bas-fonds

En rupture totale avec l'écriture classique et didactique d'Alemayehu, Sebhat Gebre-Egziabher (1936-2012) introduit le naturalisme et le modernisme subversif dans la littérature éthiopienne. Rédigé dans les années 1960 mais publié tardivement sous le titre original Letum Aynegalegn (« Je ne verrai pas le bout de la nuit »), son chef-d'œuvre a été traduit en français sous le titre Les Nuits d'Addis-Abeba.

Nourri de son héritage tigréen et influencé par ses lectures de Zola, Dostoïevski et Freud, l'auteur choisit comme cadre les bars de nuit et les quartiers interlopes de la capitale éthiopienne juste avant l'instauration du couvre-feu par la junte militaire. À travers des dialogues d'une crudité déconcertante pour la morale traditionnelle, le narrateur observe un microcosme de marginaux, de prostituées et d'intellectuels désabusés consommant de la bière et du sexe brut pour tromper leur misère spirituelle et matérielle.

Ce texte ne constitue pas une simple provocation gratuite, mais un réquisitoire contre l'hypocrisie des institutions religieuses, l'oppression policière de l'État et la souffrance physique des femmes abandonnées à la maladie et à l'exploitation sexuelle. En utilisant l'amharique pour décrire la déchéance et l'authenticité de la rue, Sebhat Gebre-Egziabher a brisé définitivement les codes de la bienséance littéraire.

L'essor de la littérature anglophone et la voix de la diaspora

Si l'amharique demeure le pivot de la création nationale, une poignée d'écrivains éthiopiens de premier plan a choisi d'adopter l'anglais dès les années 1960. Selon les analyses sociopragmatiques de la revue AfricaBib, ce choix linguistique répond à une double nécessité : contourner la censure locale impitoyable et s'adresser directement à un lectorat international pour dénoncer les dérives dictatoriales domestiques.

Parmi les figures marquantes de cette transition figure Daniachew Worku, dont le roman The Thirteenth Sun (1973) a bénéficié d'une large reconnaissance internationale. De même, Sahle Selassie s'est imposé à travers une trilogie réaliste majeure : The Afersata (1968), un roman policier ethnographique décrivant le système de justice traditionnel d'un village Gurage, Warrior King (1974), un récit historique centré sur l'empereur Téwodros II, et Firebrands (1979), une critique acerbe de la corruption de l'élite prérévolutionnaire.

Cette trajectoire anglophone est aujourd'hui brillamment prolongée par les écrivains de la diaspora aux États-Unis et en Europe. Maaza Mengiste s'est ainsi imposée sur la scène mondiale avec des romans historiques d'une grande puissance narrative : Beneath the Lion's Gaze (2010), qui dissèque les traumatismes intimes de la révolution de 1974, et The Shadow King (2019, finaliste du Booker Prize), qui restitue la voix oubliée des femmes soldats engagées dans la résistance contre les troupes fascistes de Mussolini en 1935. Dans le même sillage, Dinaw Mengestu explore les fractures identitaires et la nostalgie douloureuse de l'exil à travers des œuvres telles que The Beautiful Things That Heaven Bears.

Médiation et asymétrie éditoriale en Suisse : Entre Romandie et Suisse alémanique

La Suisse, par sa configuration fédérale et sa pluralité de langues nationales, représente un espace de réception particulièrement contrasté pour les littératures du continent africain. L'analyse des circuits de diffusion et de traduction de la littérature éthiopienne au sein de la Confédération révèle une asymétrie éditoriale flagrante entre les régions francophone (Romandie) et germanophone (Deutschschweiz).

La Suisse romande bénéficie d'une proximité immédiate avec les réseaux d'édition indépendants français engagés dans la traduction des littératures non hégémoniques. C'est ainsi que des romans majeurs de la littérature amharique sont accessibles en français grâce à des collaborations éditoriales transfrontalières, à l'image des éditions Actes Sud basées à Arles pour Sebhat Gebre-Egziabher ou des éditions Pétra à Paris pour Haddis Alemayehu. De plus, des institutions romandes telles que le Centre de traduction littéraire (CTL) de l'Université de Lausanne et des revues spécialisées comme Viceversa Littérature soutiennent activement des projets de mentorat pour les jeunes traducteurs, facilitant ainsi l'accès à ces voix d'Afrique. Des quotidiens engagés comme Le Courrier offrent régulièrement des vitrines à ces œuvres traduites pour sensibiliser le public suisse romand à la pluralité esthétique globale.

À l'inverse, la Suisse alémanique est confrontée à une baisse marquée de la traduction et de la réception des littératures africaines francophones ou amhariques. Le cas des éditions zurichoises Unionsverlag, pourtant historiquement réputées pour leur travail de pionnier en matière de littérature mondiale (Weltlesebühne), est particulièrement révélateur de cette asymétrie. Une recherche systématique dans le catalogue d'Unionsverlag sous le mot-clef « Éthiopie » (Äthiopien) ne produit qu'une seule référence : Die Geheimnisse des Roten Meeres de l'écrivain-aventurier français Henry de Monfreid. Cet ouvrage, qui relève du récit d'aventure colonial européen, témoigne d'un manque persistant de traductions directes des voix éthiopiennes autochtones au sein de l'appareil éditorial germanophone suisse.

Cette situation met en évidence le rôle crucial que pourraient jouer des institutions publiques suisses de promotion culturelle, telles que la fondation Pro Helvetia, en finançant des traductions croisées non seulement de l'amharique vers le français et l'allemand, mais également entre les différentes régions linguistiques de la Confédération. Le tableau suivant résume la situation et le statut de traduction des œuvres clés de la littérature éthiopienne dans l'espace éditorial suisse et européen :

Auteur, Titre original et Date Genre Littéraire Éditeur européen et Traducteur Statut et Accessibilité en Suisse Romande (FR) Statut et Accessibilité en Suisse Alémanique (DE)

Haddis Alemayehu


Fiqir Iske Meqabir (1966)

Roman tragique et critique sociale rurale.

Éditions Pétra (2021).


Traduit par Constantin Kaïteris.

Disponible


Accessible en librairie, largement diffusé dans les cercles universitaires romands.

Indisponible


Aucune traduction allemande officielle publiée à ce jour.

Sebhat Gebre-Egziabher


Letum Aynegalegn (2004)

Roman naturaliste urbain, vie nocturne.

Éditions Actes Sud (2004).


Traduit par Francis Falceto et l'auteur.

Disponible


Édition de poche accessible, chroniquée dans la presse romande.

Indisponible


Absence de version allemande sur le marché helvétique.

Zara Yacob


Hatata (1667)

Traité de philosophie rationaliste et d'éthique.

Éditions scientifiques académiques.


Traductions partielles par Claude Sumner et Ralph Lee.

Partiellement disponible


Essentiellement réservé aux départements universitaires de philosophie comparée.

Partiellement disponible


Traductions académiques spécialisées disponibles en bibliothèques de recherche.

Maaza Mengiste


The Shadow King (2019)

Roman historique sur la guerre de 1935.

Sabine Wespieser Éditeur (version française).


Plusieurs éditeurs germanophones.

Disponible


Très large succès public et critique dans les librairies romandes.

Disponible


Traduction disponible dans le réseau de distribution de Suisse alémanique.

 

Leçons d'une tradition littéraire autonome

L'analyse de la littérature éthiopienne, lorsqu'elle s'affranchit des filtres coloniaux grâce aux recherches produites par les universités africaines, révèle un espace de création d'une autonomie intellectuelle exceptionnelle. Loin d'être de simples réceptacles de modèles d'écriture importés, les écrivains éthiopiens ont su forger des formes romanesques et philosophiques profondément originales.

Qu'il s'agisse de la rigueur éthique de Zara Yacob remettant en cause l'autorité ecclésiastique par l'usage souverain de la raison individuelle, ou de la subtilité formelle du sem-enna-werq érigeant l'ambiguïté linguistique en art poétique de la dissidence, cette tradition offre des leçons universelles sur le pouvoir de l'écriture face à l'oppression.

Pour le public suisse, cette découverte littéraire ne doit pas se limiter à une curiosité esthétique. Elle doit interpeller les acteurs du champ culturel helvétique sur les déséquilibres persistants du marché de la traduction et de l'édition. Combler l'asymétrie de réception entre la Suisse romande et la Suisse alémanique en favorisant la traduction des chefs-d'œuvre amhariques vers l'allemand représente un pas nécessaire vers une véritable justice herméneutique globale. C'est en faisant fondre la cire de nos propres préjugés géopolitiques que nous pourrons enfin accéder à l'or pur de la pensée littéraire éthiopienne.

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Foire aux questions (FAQ)
Qu’entend-on par littérature éthiopienne ? +
La littérature éthiopienne englobe les traditions écrites et orales produites en Éthiopie, depuis les manuscrits en guèze jusqu aux romans modernes en amharique et aux œuvres anglophones de la diaspora.
Quel est le rôle du guèze dans l’histoire littéraire éthiopienne ? +
Le guèze est la langue liturgique classique de l’Éthiopie. Des textes fondamentaux comme le Kebra Nagast et le Fetha Negest y ont été composés, structurants pour la religion, le droit et la légitimité impériale.
Qu est-ce que le sem-enna-werq (« cire et or ») ? +
Le sem-enna-werq est un procédé poétique amharique : la « cire » désigne le sens littéral apparent et l’« or » le sens caché, souvent critique, qui n’apparaît qu après une lecture attentive du texte.
Qui est Zara Yacob et que signifie le Hatata ? +
Zara Yacob est un philosophe éthiopien du XVIIe siècle. Son Hatata est un traité rationaliste qui examine les croyances religieuses à la lumière de la raison (ləbbuna) et occupe une place centrale dans la philosophie africaine.
Pourquoi la littérature éthiopienne reste-t-elle peu visible en Suisse ? +
En Suisse, les traductions depuis l amharique ou le guèze restent rares, surtout en Suisse alémanique. La Romandie bénéficie davantage des éditions françaises, ce qui crée une forte asymétrie de réception.
Quels auteurs lire pour découvrir la littérature éthiopienne ? +
Pour découvrir cette tradition, on peut lire Haddis Alemayehu (Fiqir Iske Meqabir), Sebhat Gebre-Egziabher (Les Nuits d Addis-Abeba), Maaza Mengiste (The Shadow King) ainsi que les textes philosophiques de Zara Yacob.

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