Goha / Juha
le sage fou d’Égypte
En Égypte, presque chaque enfant connaît Goha, également appelé Juha ou Djoha – une figure légendaire à mi-chemin entre fou, sage et trickster. Ses histoires sont courtes, percutantes et pleines d’ironie, renversant sans cesse les rôles du « sot » et du « malin ». Derrière ce personnage en apparence naïf se cache un sens aigu de l’observation des rapports de pouvoir, de la vie quotidienne et des faiblesses humaines.
Goha s’inscrit dans une tradition narrative qui s’est diffusée de l’Égypte à une grande partie du monde arabe et islamique. Certains y voient un personnage historique réel, d’autres une pure figure symbolique, mais une chose est sûre : ses anecdotes continuent de vivre aujourd’hui dans la langue populaire, les livres pour enfants et la littérature contemporaine. Dans de nombreux recueils de contes et de facéties arabes, les histoires de Goha ou Juha forment un cycle à part entière.
Goha et les dix ânes : quand on s’oublie soi-même
Une anecdote typique illustre la « bêtise » apparente de Goha et sa sagesse populaire cachée : Goha part avec dix ânes, assis sur l’un d’eux, et ne compte que les neuf qui marchent devant lui. Quand il descend, il en compte dix ; dès qu’il remonte, il n’en voit plus que neuf – jusqu’au moment où, par « prudence », il décide de faire tout le chemin à pied.
La scène est comique, car le lecteur comprend immédiatement ce que Goha oublie : il fait lui-même partie du compte. En même temps, cette histoire touche à un thème philosophique : combien de fois oublions-nous que nous faisons partie des situations que nous jugeons et dont nous tirons le « bilan » ? Avec des moyens très simples, le récit interroge notre manière de percevoir, notre conscience de nous-mêmes et ce que nous considérons comme « calculable ».
Le clou dans le mur : possession, pouvoir et emprise
Dans une autre version égyptienne bien connue, Goha vend sa maison – avec une petite particularité juridique : il se réserve le droit sur un seul clou dans le mur. Ce détail apparemment insignifiant devient un puissant stratagème : Goha revient sans cesse dans la maison, suspend des objets au clou, se mêle de la vie du nouveau propriétaire et finit par le pousser à bout.
Cette histoire se lit facilement comme une allégorie : un reste de droit minuscule se transforme en levier pour maintenir contrôle et influence. En Égypte, ce conte a souvent été interprété de manière politique – comme une image de l’ingérence coloniale, des anciennes élites ou de structures qui s’accrochent au quotidien des gens par des contrats « invisibles ». L’humour ne masque pas la critique, il la rend racontable.
Goha, l’argent volé et « inshallah »
Dans une autre anecdote, Goha part acheter un âne avec ses économies. Il est prudent, garde sa bourse à l’œil et ne se laisse pas distraire par les moqueries en chemin. Mais une fois sur le marché, on lui vole son argent – et il commente laconiquement : « C’était inshallah. »
Ici, la formule pieuse selon laquelle quelque chose serait « voulu par Dieu » est reflétée avec humour. Goha ne l’utilise pas pour paraître religieux, mais pour commenter l’expérience humaine de l’impuissance. L’histoire joue avec la tension entre confiance dans le destin, responsabilité personnelle et vécu très concret de la perte. L’humour devient ainsi un outil pour apprivoiser le sentiment d’impuissance.
Goha comme mini-philosophie du quotidien
Ce qui rend Goha si vivant, c’est le mélange de comique quotidien, de critique voilée et de langage simple. Ses histoires fonctionnent dans la vie égyptienne contemporaine comme une sorte de mini-philosophie :
- elles dévoilent la double morale sociale, la corruption et l’opportunisme sans recourir à une théorie lourde ;
- elles montrent comment l’obéissance aveugle, le formalisme ou la fausse piété peuvent tourner à l’absurde ;
- elles invitent à rire de soi – et c’est souvent là que commence la réflexion.
Goha n’est donc pas seulement un personnage pour enfants, mais une figure populaire vivante, constamment réinventée. Dans les adaptations modernes, il apparaît dans des manuels, des histoires bilingues et des recueils littéraires qui font le lien entre tradition et présent.
Goha, Juha et la tradition narrative africaine
Bien que l’on associe souvent Goha au monde arabe, il appartient aussi au vaste univers des récits africains, où les figures de tricksters, de fous malins et d’outsiders sages occupent une place centrale. À l’instar d’Ananse dans les histoires ouest-africaines ou d’autres tricksters panafricains, Goha évolue entre rire et prise de conscience.
Dans de nombreux recueils de contes et d’adaptations littéraires, les histoires de Goha sont aujourd’hui utilisées pour apprendre des langues, comprendre des codes culturels et découvrir la richesse du sens de l’humour dans l’espace arabo-africain. Pour les lectrices et lecteurs intéressés par la décolonisation, la philosophie du quotidien et les traditions orales, ces anecdotes offrent une porte d’entrée accessible.
Liens pour aller plus loin
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